Zarnata / Ζαρνάτας
I. La forteresse [1]
Le château de Zarnata est implanté dans le Magne extérieur (Έξω Μάνη), sur la côte est de Méssenie et à l’ouest du mont Taygetos, aujourd’hui à proximité du village de Kampos. Il est installé sur une petite colline conique de 380 mètres de haut qui domine la plaine environnante et les passages reliant le littoral à l’intérieur de la Mani. La forteresse est organisée en deux enceintes distinctes. La plus vaste correspond au périmètre défensif principal, qui entourait autrefois l’ensemble du sommet et des pentes supérieures de la colline. Aujourd’hui, seule la partie orientale du rempart est encore debout. La seconde enceinte, beaucoup plus réduite, occupe le point culminant et protège un complexe résidentiel fortifié composé d’une demeure et d’une tour quadrangulaire.

Plan de la forteresse franque de Zarnata (Saitas 2009, p. 140).
La grande enceinte adopte un tracé polygonal qui suit étroitement la topographie de la colline. Son périmètre atteignait environ 364 mètres et son emprise était estimée à près de 23 000 m². Elle était renforcée par plusieurs tours de plan circulaire ou quadrangulaire et percée de deux portes, au sud-est et au nord-ouest. De cet important périmètre, seules certaines portions de courtine sont encore conservées en élévation, principalement sur les côtés oriental et septentrional. Le reste des murailles a disparu jusqu’aux fondations ou n’est plus perceptible qu’à l’état de vestiges. Néanmoins, certains secteurs conservent encore des élévations atteignant près de neuf mètres de hauteur à l'extérieur de la première muraille.
Cette première enceinte médiévale reposerait en grande partie sur les vestiges de l'acropole antique de Gérénia (Gerineia). Les fondations antiques, réalisées en appareil polygonal et en grands blocs de pierre de taille, demeurent visibles sur une large partie du périmètre et servent directement d'assise aux fortifications médiévales. Cette superposition est particulièrement lisible dans les secteurs où la maçonnerie médiévale s’est effondrée jusqu’à son soubassement antique. L’enceinte suit ainsi un tracé ancien tout en s’adaptant aux contours naturels de la colline.
La courtine médiévale présente une maçonnerie relativement homogène, composée de petits blocs irréguliers de calcaire soigneusement ajustés. Les faces les plus planes sont disposées vers l’extérieur afin de former un parement continu. Des fragments de tuiles et de briques sont ponctuellement employés pour régulariser les assises et combler les interstices entre les blocs. La mise en œuvre contraste avec celle des fondations antiques, plus massive et caractérisée par l’emploi de blocs de dimensions supérieures. Des tours circulaires et quadrangulaires renforçaient le tracé de l’enceinte. L’une des tours rondes conservées intègre notamment une citerne. En effet, la région est connue pour son manque d’accès à l’eau potable et plusieurs sites d’occupation contiennent de nombreuses citernes [2]. La position de la forteresse est particulièrement favorable au nord-est, où elle domine la plaine de Kampos. Mais elle demeure moins protégée sur les autres côtés, exposés aux reliefs environnants.
Les Turcs ont largement repris le plan défensif initial et n’ont pas creusé de fossé pour accueillir de l’artillerie lourde capable de repousser des vaisseaux de guerre. Le château est davantage destiné à faire face aux menaces rebelles provenant du mont Taygetos plutôt que vers celle provenant de la côte de Messénie. En 1705, la forteresse est décrite comme incapable de résister à un siège d’artillerie. [3]
Au sommet de la colline, à l’intérieur du vaste périmètre défensif, une seconde enceinte de dimensions beaucoup plus réduites, s’étirant sur 115 mètres environ, délimite le complexe résidentiel fortifié. Cet ensemble comprend principalement une demeure fortifiée à deux étages et une tour quadrangulaire de trois niveaux, haute d’environ 15 mètres, dont l’aspect actuel correspond pour l’essentiel aux aménagements du XVIIIe siècle. En 1947, un tremblement de terre provoque l’effondrement d’une partie de la maison fortifiée. Aujourd’hui, si la première enceinte est fragmentaire, le complexe résidentiel reste bien visible au sommet de la colline.
À l’extrémité est du premier niveau de défense se trouve l’église Saint-Nicolas (Agios Nikolaos), que Kevin Andrews date du milieu du XIXe siècle mais qui, d’après des travaux plus récents, pourrait remonter au XVe siècle par ses peintures murales, aujourd’hui très dégradées, et par sa maçonnerie [4]. En revanche, l’église de Zoodochos Pigi, située immédiatement au nord de la demeure fortifiée, appartient bien au XIXe siècle.
Gravure représentant le village de Kampos (à droite) et le château de Zarnata en surplomb (à gauche), d'après Vincenzo Coronelli, c. 1680 (Creative Commons)
II. Son histoire
Le site de Zarnata connut peut-être une occupation dès l’époque mycénienne, à l’emplacement de la mythique Énopè, l’une des cités promises par Agamemnon à Achille (Iliade, Chant IX, 154) [5]. Pendant la période classique, l’acropole fortifiée a pu faire partie du dispositif de défense maritime de Sparte sur les côtes de Messénie orientale [6]. Le village voisin de Kampos correspondrait, pour sa part, à l’antique Gérénia, mentionnée au IIe siècle ap. J.-C. par Pausanias qui prêtait à la cité ses origines illustres, jusqu’à Énopè, et mentionnait son appartenance à la ligue des Laconiens (Description de la Grèce, livre III, 21, 26) [7].
La chronologie du site médiéval reste énigmatique. L’appareil des murs pourrait correspondre à un ouvrage médio-byzantin ou appartenant à la période latine. Une forteresse existait peut-être dès 1204 et relevait soit du domaine du prince de Morée, autour de Kalamata, soit de la mystérieuse baronnie du seigneur Luc, autour de la région de « Lakkos » [8].
Selon Panagiotis A. Phourikis, Zarnata serait le château dit du Grand-Magne construit par Guillaume II de Villehardouin (1246-1278) lorsqu’il parcourra les cantons de Passavant et de Magne au milieu du XIIIe siècle [9]. Néanmoins, cette identification a été jugée comme peu crédible par des recherches ultérieures [10]. Les vestiges visibles pourraient aussi correspondre à des fortifications édifiées ou reprises peu après la reconquête byzantine du Magne en 1262 sous l’empereur Michel VIII Paléologue (1261-1282) [11]. Le château franc semble érigé dans l’unique objectif de soumettre les populations locales, reconnues pour leur caractère rebelle [12]. Selon Michael Heslop, la forteresse s’inscrit dans un ensemble défensif le long de la côte ouest du Magne jusqu’au cap Matapan (ou Ténare) pour se défendre des rebelles et des brigands venus des montagnes [13].
Zarnata semble cependant tomber assez vite dans les mains des tribus slaves venues du mont Taygetos. Un document datant de 1278 relatif aux décisions prises par des juges vénitiens au sujet d’actes de pirateries décrit Zarnata comme une forteresse hors de la zone de contrôle des Francs [14]. Il faut dire que le site représente une place de choix depuis laquelle attaquer les routes commerciales à proximité de Kalamata. Les Byzantins finirent par s’en emparer car nous la trouvons mentionnée comme « κάστρο » avec d’autres places parmi l’héritage péloponnésien de Constantin XI Paléologue (1448-1453) en 1427 [15].
En 1460-1461, la forteresse semble compter parmi les dernières places à résister aux assauts ottomans lors de la conquête de la Morée par Mehmed II (1444-1481). Deux siècles plus tard, un registre relatif à la campagne vénitienne de 1685, décrit Zarnata, comme l’une des fortifications ottomanes destinées à contrôler et à soumettre la population locale. La forteresse sert alors de résidence fortifiée pour les autorités ottomanes puis vénitiennes [16]. En 1715, la forteresse est abandonnée par la Sérénissime République, sans combat. Le site ne semble pas connaître de nouveau travaux de la part des autorités ottomanes. Par la suite, les clans locaux les plus influents reprennent à leur avantage le château abandonné de Zarnata. Il devient le siège de la capitainerie de Zarnata chargée de surveiller et de contrôler les villages environnants, fonction que conserve le site jusqu’au début du XXe siècle [17].
[1] Andrews 1953, p. 24-27.
[2] Bon 1969, p. 504.
[3] Kriesis 1963, p. 313.
[4] Kakouris, Bakourou, Parisi, Kalamara 2004, pp. 47-49.
[5] Hope Simpson 1966, p. 114.
[6] Icardi 2024, pp. 147-187.
[7] Gengler 2005, po. 325-326.
[8] Van Leuven 2010, pp. 49-51 ; Kriesis 1963, pp. 310-312.
[9] Chronique de Morée, livre de la conquête, §207.
[10] Heslop 2021, pp. p.183-244 ; Bon 1969, p. 504.
[11] Ibid, p. 507.
[12] Kriesis 1963, p. 310 et 313.
[13] Heslop 2021, p. 190.
[14] Tafel et Thomas 3, 1857, p. 232.
[15] Corpus Scriptorum Historiae Byzantinae. Georgius Phrantzes, p. 131.
[16] Rossi, Sucessi dell’Armi Venete in Levante, nella campagna, 1685, p.148 ; Andrews 1953, p. 25.
[17] Saitas 2009, p. 138.
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