Château Androusa / Ανδρούσας
I. La Forteresse [1]
Le château d'Androusa occupe l'extrémité d'une plateforme rocheuse formant un éperon naturel qui domine la plaine de Messénie au sud. Cette position offre un vaste contrôle visuel sur les terres environnantes, tout en exploitant les défenses naturelles du relief. Le village actuel s'étend en contrebas, à l'ouest, tandis qu'au nord, de l'autre côté d'un petit ravin, la chapelle Saint-Georges conserve une porte en arc brisé témoignant également de l'occupation médiévale du secteur. Les sources franques identifient le site sous le nom de Druges, également transcrit dans la documentation latine sous les formes terra Drusi, Drussii, Drusie, Druxie ou Drisie.
L'enceinte adopte un plan trapézoïdal irrégulier épousant les contours de la plateforme. Son front nord-est, long d'environ 45 m, domine directement la plaine, tandis que deux courtines légèrement concaves rejoignaient vraisemblablement une quatrième face aujourd'hui largement disparue. L'ensemble de la fortification mesurait approximativement 200 m de longueur pour une largeur maximale de 160 m. Les vestiges les mieux conservés se situent sur les fronts nord et nord-est ainsi que sur la courtine sud-est, où subsistent plusieurs tours de flanquement.
La courtine nord-est constitue l'élément architectural le plus remarquable du château. Épaisse de 1,70 à 1,80 m, elle présente, sur sa face interne, une succession régulière de niches voûtées montant jusqu'au chemin de ronde. Ces évidements, larges d'environ 1,70 m pour près d'un mètre de profondeur, avaient vraisemblablement pour fonction d'alléger la maçonnerie et de réduire la consommation de pierre de bonne qualité, matériau peu abondant dans les environs. Un escalier aménagé dans l'épaisseur du mur permettait d'accéder au chemin de ronde grâce à un ingénieux système d'amincissement progressif de la maçonnerie.
Les niches présentent une grande variété décorative. Certaines sont composées exclusivement de claveaux de pierre soigneusement appareillés, tandis que d'autres alternent pierres et briques. Plusieurs archivoltes sont soulignées par des lits de briques, des dents-de-scie ou encore des motifs céramiques en forme de « S », témoignant d'un décor relativement élaboré malgré sa dispersion. Cette diversité ne semble pas correspondre à plusieurs phases de construction : l'homogénéité des maçonneries, notamment par la présence constante de trous de boulins carrés, suggère un chantier unique exécuté avec des variations décoratives.
Le système défensif se distingue également par la diversité des tours de flanquement. L'enceinte associait des tours rondes, carrées et polygonales, configuration relativement rare dans les fortifications franques de Morée. Deux tours circulaires, ouvertes à la gorge, défendent la courtine sud-est. À l'angle oriental se dresse une imposante tour quadrangulaire, probablement assimilable au donjon, dont la salle voûtée adopte un plan en croix grecque grâce à d'épais massifs aménagés dans les angles. Une tour pentagonale protège le centre de la façade dominant la plaine. L'angle nord est occupé par une tour ronde renfermant une petite chambre voûtée, tandis qu'une haute tour carrée subsiste sur le front nord-ouest. Enfin, une tour carrée isolée à l'ouest, parmi les structures les mieux conservées du site, comprend une chambre couverte d'une coupole en encorbellement, un étage percé de meurtrières, un accès direct au chemin de ronde ainsi qu'un escalier conduisant à la terrasse supérieure.
La maçonnerie est caractéristique des fortifications médiévales du Péloponnèse. Elle associe un appareil de moellons calcaires locaux à des briques et des fragments de céramique réemployés, utilisés pour régulariser les assises. Les parties les plus exposées, notamment les angles et certains secteurs proches des accès, emploient en revanche un appareil plus soigné composé de blocs de pierre de plus grandes dimensions. Cette technique de construction se retrouve notamment au château de Kalamata, dont les maçonneries présentent de nombreuses similitudes malgré une chronologie sans doute légèrement antérieure.
II. Son histoire
Il est difficile de déterminer l’origine de la forteresse d’Androusa. La présence de multiples basses cours et la facture de l’enceinte sont toutes deux similaires à des ouvrages byzantins comme celle de Kalamata, plus au sud [2]. D’après la version aragonaise de la Chronique de Morée, le prince Guillaume II de Villehardouin aurait construit plusieurs châteaux, dont celui d’Androusa, après avoir achevé la conquête du Péloponnèse vers 1248, afin de prévenir les mouvements de rébellion. Néanmoins, la chronologie confuse de cette source et sa tendance à glorifier Guillaume, ne permet pas d’adopter une telle datation avec certitude [3]. Androusa pourrait être une construction byzantine, fortifiée et dotée d’un donjon plus tardivement, par Guillaume II de Villehardouin ou antérieurement par son frère Geoffroy II.
Androusa fait partie des grandes forteresses princières de la Morée franque. Le château reste l’apanage du prince jusqu’à sa conquête par les Byzantins au début du XVe siècle [4]. Il sert d’avant-poste pour défendre Kalamata, résidence fortifiée du prince de Morée en Messénie. Il protégeait par ailleurs un village constitué de 300 feux d’après un recensement sommaire des fiefs daté de 1391[5]. Androusa est la résidence du capitaine de Kalamata qui exerce la justice du prince en son absence notamment pour les petits délits et crimes comme les bagarres ou les vols [6].
Androusa gagne en importance au cours des XIVe et XVe siècles. Les barons s’y réunissent pour traiter d’affaires importantes. Le 11 décembre 1390, une assemblée composée de barons, seigneurs liges et chevaliers réunis à Androusa, nomme des ambassadeurs pour traiter avec Amédée de Savoie, seigneur de Piémont et prétendant au trône d’Achaïe. Un an plus tard, la place est d’ailleurs citée dans un tableau des fiefs comme appartenant en théorie au même Amédée [7]. Les barons les plus importants y rendent la justice dite « de sang » pour les crimes les plus graves [8]. Les conflits judiciaires entre nobles s’y poursuivent également comme l’atteste un rapport de Nicolas de Boiano sur les biens de Marie de Bourbon (1364-1370) en 1361 [9].
La forteresse semble relativement préservée des épisodes guerriers et se retrouve essentiellement utilisée pour rassembler les troupes. En 1293, quand des Slaves prennent par surprise la ville et le château de Kalamata. Androusa sert de relais ainsi que de base avancée pour l’ost du prince Florent de Hainaut (1289-1297) [10]. En 1304, des Grecs se rebellent dans les montagnes de la Skorta au centre de l’Achaïe. Les forces du prince se réunissent à Androusa avant de partir pour les déloger [11]. En mai 1417, le château est assiégé par dix mille cavaliers et cinq mille fantassins byzantins sous le commandement du despote Théodore II Paléologue (1407-1443). La place doit capituler. À partir de là, l’histoire de la forteresse devient assez floue. Il est possible que la place soit réinvestie par le dernier prince d’Achaïe Centurione II Zaccaria (1404-1430) pendant un court moment, avant de définitivement céder le château aux forces impériales. Les sources grecques restent assez silencieuses sur l’avenir de l’édifice. En 1715 le château est décrit comme ruiné et ayant périclité au profit de Nési où l’évêque orthodoxe réside [12].
[1] Bon 1969, p 412 et 637 ; Molin 2003, p. 203-204.
[2] Ibid, p. 210.
[3] Chronique de Morée, libro de los fechos, §216 ; Saint-Guillain 2015, p. 241-294.
[4] Molin 2003, p. 280.
[5] Bon 1969, p. 279.
[6] Ibid, p. 411 ; Molin 2003, p. 257.
[7] Bon 1969, p. 276.
[8] Molin 2003, p. 280.
[9] Lognon et Topping 1969, N°VIII, p. 148-149.
[10] Chronique de Morée, livre de la conquête, §697 et §764.
[11] Ibid, §933.
[12] Bon 1969, p. 411.
Bon, Antoine. La Morée franque : recherches historiques, topographiques et archéologiques sur la principauté d'Achaïe (1205-1430). Paris : De Boccard, 1969.
Voir en ligne : https://www.persee.fr/doc/befar_0257-410...
« Le livre de la conqueste de la Princée de la Morée », dans : Buchon, Jean Alexandre C. (éd.), Recherches historiques sur la principauté française de Morée et ses hautes baronnies, Paris : J. Renouard, 1845, vol. 1, pp. 647.
Voir en ligne : https://archive.org/details/rechercheshi...
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/065497708...
Note : Edition du texte du manuscrit de Bruxelles aux pp. 1-470, et notice sur le texte aux p. i-xxvi.
Longnon, Jean et Topping, Peter. Documents sur le régime des terres dans la principauté de Morée au XIVe siècle. Paris, La Haye : Mouton, 1969, viii + 326 pp.
Voir en ligne : https://www.degruyter.com/document/doi/1...
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/014660350...
Note : 12 documents tirés d'archives italiennes et françaises, précédés de résumés en français : - pp. 19-66 : Trois donations à Nicolas Acciaiuoli, 1336, 1337, 1338 (Florence, Archivio Ricasoli, fondo Acciaiuoli, n° 9 (ex 52), n° 136 (ex 173), n° 130 (ex 179) ; - pp. 67-130 : Inventaire des biens de Nicolas Acciaiuoli en Morée et rapport sur ces biens, 1354 (Florence, Archivio di Stato, Conventi soppressi, Convento 51, Certosa di Galluzzo, filza 215, n° 23, ff. 55-91, filza 216, n° 1, ff. 61-64, n° 18, ff. 5-14) ; - pp. 131-140 : Donation à Jean Siripando, 1357 (Naples, Archivio di Stato, Museo di San Martino) ; - pp. 141-155 : Rapport sur les biens de Marie de Bourbon en Morée, 1361 (Paris, Bibliothèque nationale de France, ms fr. 6537, pp. 61-76) ; - pp. 157-192 : Comptes de la châtellenie de Corinthe, 1365 (Florence, Archivio di Stato, Conventi soppressi, Convento 51, Certosa di Galluzzo, filza 215, n° 23) ; - pp. 193-207 : Lettre d'Aldobrando Baroncelli à Lorenzo Acciaiuoli et recettes des fiefs d'Angelo Acciaiuoli, 1379 (Florence, Biblioteca Medicea Laurenziana, Ashburnham 1830 (ex 1751), cassa II a, n° 46, cassa IV, n° 4a) ; - pp. 209-215 : recettes des fiefs de Lorenzo Acciaiuoli, 1379 (Florence, Archivio di Stato, Conventi soppressi, Convento 51, Certosa di Galluzzo, filza 215, n° 1, ff. 1-6).
Molin, Kristian. Unknown Crusader Castles. London-New York : Hambledon Press, 2001, 421 pp.
Voir en ligne : https://fr.scribd.com/document/253083197...
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/060744413...
Morel-Fatio, Alfred (éd.). Libro de los fechos et conquistas del principado de la Morea. Genève : Imprimerie Jules-Guillaume Fick, 1885, LXIII + 177 pp.
Voir en ligne : https://books.google.fr/books?id=NURnIQi...
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/027200779...
Note : Texte original avec traduction française en regard.
Saint-Guillain, Guillaume. « The conquest of Monemvasia by the Franks: date and context », Rivista di studi bizantini e neoellenici, 2015, vol. 52, pp. 241-294.
Trouver le document : https://opac.regesta-imperii.de/lang_en/...