Château, Lindos / Λίνδος
I. La forteresse
Tout comme le palais du grand maître à Rhodes, le château hospitalier est construit sur l'acropole de la ville de Lindos. Le château se situe à 116 mètres au-dessus du niveau de la mer, construit sur un plateau de 8380m2, il surveille le deuxième plus grand port de l’île au nord. Le château se divise en quatre espaces : la barbacane, la basse-cour, la maison du commandant et la haute-cour [1].
La seule entrée se fait par le nord à travers une pente qui débute depuis le village. Le portail est relativement modeste, sans tour de flanquement pour surveiller les entrées et les points morts [2]. Au-dessus de l’entrée sont inscrites dans le marbre des armoiries aujourd’hui difficilement lisibles. Ces armoiries sont présentes à divers endroits du château, que cela soit sur les murailles ou à l’intérieur du logis. Leur but est avant tout nominatif et esthétique, comme pour de nombreux autres sites hospitaliers du XVe siècle comme à Bodrum [3]. Un escalier menait à un second portail aujourd’hui disparu. Ce système de défense, commun dans les ouvrages médiévaux, laisse les intrus vulnérables depuis le mur ouest de la maison du commandant.
À la suite de ce deuxième portail se trouvait un petit escalier de cinquante marches à quart tournant suivi de ce qui a été interprété comme un troisième portail [4]. Cette seconde petite barbacane mène à la basse-cour. Cet espace de 120 pieds de long et de 30 pieds de large suit le flanc nord de la montagne et a pour principal objectif de ralentir les assaillants. Au nord se trouvait une tour rectangulaire surveillant le port de Lindos, encore visible au XIXe siècle. L’édifice s’est en partie écroulé au cours de fouilles et, aujourd’hui, seul le mur ouest est encore visible. L’esprit et la forme de cette architecture défensive pourraient être assimilés à une entrée à coudée, similaire à d’autres ouvrages hospitaliers comme le très célèbre Crac des Chevaliers en Syrie. Aujourd’hui, on trouve deux escaliers menant à la maison du commandant. L’escalier emprunté pour entrer au rez-de-chaussée de la maison est de facture moderne. Un autre escalier, à l’est de la maison attenant au mur rideau du château, menait très certainement au premier étage. Néanmoins, une partie du mur s’est effondré en 1904 et les ouvriers ont rebouché le trou au cours des réparations, sans que l’on puisse identifier davantage cette ouverture. On y suppose la présence d’un pont levis. Un mâchicoulis domine l’entrée comme dernier rempart face aux intrus [5].
La maison du commandant est un conglomérat de deux, voire trois maisons, probablement d’origine byzantine. Après le départ des Hospitaliers de l’île, le capitaine de la garnison ottomane y a établi ses quartiers, de sorte que, actuellement, la majeure partie du rez-de-chaussée contient des modifications d’époque ottomane. Au Moyen Âge, ce niveau a peut-être été utilisé comme lieu de stockage pour le commandant hospitalier. Le premier étage correspondant à la partie résidentielle de la demeure, détient plus d’éléments médiévaux. La maison ouest intégrait la tour de flanquement occidentale de la demeure. On y retrouve une cheminée ainsi qu’une modeste armoirie impossible à lire. Un petit passage reliait les deux maisons entre elles. La maison situé à l’est, semble plus luxueuse. Elle était collée à l’église Saint-Jean Baptiste au sud. Le premier étage de cette maison est divisé en deux salles où le plafond semblait décoré et sculpté. On retrouve également quelques traces de peintures avec des fleurs de lys et des noms de frères français, peut-être des frères tombés au combat. On y observe également une cheminée et plusieurs grandes fenêtres gothiques avec des sièges pour surveiller les escaliers menant à la demeure [6].
Pour ce qui est de la haute cour, peu d’éléments médiévaux ont été identifiés au cours des fouilles, si ce n’est quelques poteries ou tombes byzantines. On ne sait pas à quel point l’acropole antique a été modifiée par les chevaliers. Quatre tours sont encore visibles, deux au nord-est, une tour à l’ouest (la mieux préservée à ce jour) ainsi qu’une tour pentagonale au sud où l’on remarque des traces de cheminées indiquant la présence de plusieurs feux. Il reste difficile de dater les créneaux qui ont probablement été rénovés à la fin du Moyen Âge ou à l’époque moderne. L'ensemble de l'enceinte du château repose sur des maçonneries d'origine byzantine. Les Hospitaliers renforcent ces défenses en leur ajoutant un parement en pierre d'environ un mètre d'épaisseur. À l'instar de nombreux édifices de Rhodes, les maçonneries sont assemblées au moyen de tessons de céramique et de briques, utilisés pour compenser l'irrégularité des blocs de pierre. La qualité de cette reprise est toutefois inégale. Dans les parties hautes de la forteresse, les renforcements semblent avoir été réalisés rapidement ou du moins avec un soin moindre. À l'inverse, les murs situés en contrebas présentent une mise en œuvre plus soignée. Des traces d'enduit y sont encore visibles, notamment sur le parement extérieur longeant la maison du commandant, de même que sur l'église Saint-Jean-Baptiste. Rien n'indique toutefois que ce traitement ait été appliqué à l'ensemble des fortifications. [7]
II. Son histoire
Le site sur lequel se trouve la forteresse est utilisé depuis l’époque mycénienne où une divinité préhellénique, Lindia, symbolisant la nature et la fertilité est vénérée. Au VIe siècle av. J.-C., Cléobule (Kleoboulos) construit un premier temple de pierre ainsi que des fortifications de pierre autour de l’acropole. Au IVe siècle av. J.-C., à l’époque hellénistique, un temple de style dorien est érigé pour le culte d’Athéna Lindia. Le premier temple est détruit des suites d’un incendie et reconstruit en 300 av. J.-C. [8]. Deux siècles plus tard une entrée monumentale est bâtie avec la présence de propylées et un escalier monumental.
Cet espace est ensuite réutilisé au cours de la période byzantine, à la fois comme un site religieux mais aussi défensif. L'acropole accueille ainsi l’église Saint-Jean (Άγιος Ιωάννης), peut-être dès le VIe siècle, où les habitants de Lindos viennent se recueillir une fois par an [9]. Les premiers signes d’une fortification sont attestés au Xe siècle à travers la copie d’une inscription représentant le kastron par Konstantionos Rhodios [10]. Un siècle plus tard, l’île intègre le circuit commercial de Venise et, en 1191, Richard Coeur de Lion et Philippe Auguste, en route pour la troisième croisade, recrutent des mercenaires depuis Lindos. En 1248, le château est capturé et occupé brièvement par les Génois avant d’en être chassés par les forces impériales dirigées par le général Jean Cantacuzène. En 1250, la forteresse de Lindos repousse le siège du prince latin d’Achaïe Guillaume II de Villehardouin [11].
À la fin du XIIIe siècle la cité est victime, comme le reste du Dodécanèse, des attaques génoises, vénitiennes et turques. L’Ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem prend Lindos entre septembre 1306 et octobre 1307. Les frères se réapproprient les défenses byzantines et les réaménagent [12]. L’église orthodoxe Saint-Jean est reconvertie en église catholique où est célébré le patron des Hospitaliers, Saint-Jean Baptiste. Au cours de cette période, le maître de l’Hôpital Foulques de Villaret, condamné par ses comparses pour son attitude outrancière et tyrannique, se réfugie au château de Lindos en 1317 pour échapper à un complot visant à l’assassiner. Il résiste à un siège de deux ans avant qu’il ne soit délivré par des légats pontificaux qui négocient la fin de son magistère [13]. Sous le contrôle des Hospitaliers, la forteresse connaît plusieurs phases de réparations et d’améliorations.
On peut estimer qu’il existe trois phases de travaux dans la citadelle hospitalière. La première phase de réparation a pu se dérouler sous le magistère de Foulques de Villaret. Que cela soit pour se protéger des attaques turques ou rebelles, ces aménagements sont réalisés à la hâte en utilisant les pierres antiques de l’Acropole [14]. Certains restes de piliers doriens sont encore visibles dans le mur rideau nord. Le voyageur Christophe Buondelmonti décrit cependant en 1420 Lindos comme une forteresse ruinée par le temps. Deux autres phases de renforcement du château peuvent être déduites des sources manuscrites ainsi que des armoiries incrustées et peintes dans la pierre. Le grand maître Antoine Fluvian renforce une première fois le château entre 1421 et 1437 et le grand maître Pierre d’Aubusson à la fin du XVe siècle entreprends de grands travaux de fortifications [15]. À cet égard, il est assez aisé de reconnaître les murs byzantins des murs latins, ainsi que les défenses privilégiées ou non des Hospitaliers, en analysant les couches de plâtres et leurs compositions de plus ou moins de bonne qualité par endroit. En 1480, Lindos est décrite comme l’un des trois plus importants châteaux de l’île mis à part le palais du grand maître situé à Rhodes [16].
Au cours des deux siècles d’occupations latines, Lindos joue un rôle central dans l’organisation défensive de l’île. En 1326, la forteresse devient le chef-lieu d'une châtellenie au sud-est de Rhodes. Elle se dote d’un commandant et d’une garnison composée de servientes maronites et chypriotes [17]. En 1475, le grand maître de l’Ordre, Jean Baptiste Desursins émet un plan de défense de l’île où il attribue aux villages ne disposant pas de fortifications suffisantes, un château où se réfugier. Lindos accueille alors les habitants des villages de Kalathos, Pilona, Lardos, Asklipio et Yennadi [18]. Au XVe siècle, le château de Lindos est utilisé comme prison où d’autres frères récalcitrants sont incarcérés pour mauvaise conduite depuis au moins 1366 [19].
Le 30 décembre 1522, une semaine après la chute de la ville de Rhodes, la garnison donne les clés de la forteresse aux forces de Soliman le Magnifique. La forteresse de Lindos continue d’être utilisée par les forces ottomanes, avec la présence d’une garnison jusqu’en 1844 [20]. À cet égard, des mottes sont construites et les murailles sont adaptées aux avancées de l’artillerie au fil des siècles. Des maisons sont édifiées dans la Haute-cour pour accueillir les soldats de la garnison et l’église Saint-Jean Baptiste est convertie en mosquée [21]. À la fin du XIXe siècle, le site est peu à peu laissé à l’abandon. Entre 1902 et 1914, une équipe d’archéologues danois mène pour la première fois des fouilles sur le site qui manque par ailleurs de s’effondrer à plusieurs reprises sur eux suite aux mauvaises conditions de conservations. Plusieurs réparations et rénovations sont effectuées dans l'optique d'aménager un musée, faisant disparaître plusieurs preuves archéologiques.
[1] Sørensen et Pentz 1992, p. 173 et 187.
[2] Ibid, p. 176.
[3] Saglam 2026, non publié.
[4] Sørensen et Pentz 1992, p. 180.
[5] Ibid, p. 182-183.
[6] Ibid, p. 192-198.
[7] Ibid, p. 187.
[8] Buondelmonti 1420, p. 184.
[9] Sørensen et Pentz 1992, p. 176 et 209.
[10] Luttrell 2019, p. 58.
[11] Heslop 2021, p. 93; Akropokolites 1261, p.264-268.
[12] Failler 1992, p. 126-127; Barathier et Reynaud 1951, p.213-214
[13] Luttrell 2003, p. 189; Luttrell 1992, p. 75-78; Pauli 1737, p.62-66.
[14] Sørensen et Pentz 1992, p. 183.
[15] Luttrell 2019, p. 30; Sørensen et Pentz 1992, p.178.
[16] Heslop 2021, p. 304; Bosio 1602, p. 398.
[17] Luttrell 2003, p. 213.
[18] Heslop 2021, p. 8; Sarnowsky 2001, p.642-643.
[19] Luttrell 2019, p. 30 et 265.
[20] Sørensen et Pentz 1992, p. 176; Ross 1852, p.69.
[21] Sørensen et Pentz 1992, p. 211.
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Note : Introduction sur la vie, les sources, le style d'Akropolites et le contexte d'écriture (pp. 3-101) ; traduction en anglais, à partir de l'édition d'Heisenberg en 1903 amendée par Wirth en 1978, et commentaires historiques (pp. 105-388).
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