Puits à roue élévatoire / αλακάτιν, Nicosie
L’exploration archéologique du site de l’Arkipiskopi dans la vieille ville de Nicosie, conduite par Fryni Hadjichristofi et son équipe pour le Département des Antiquités de Chypre, de 2009 à 2011 puis en 2016, a mis au jour les vestiges d’un puits à roue élévatrice appelé à Chypre αλακάτιν/alakatin et plus habituellement connu dans le monde méditerranéen oriental sous le nom de sāqīya. S’il en existe des exemplaires plus anciens dans l’île, c’est la première machine hydraulique à traction animale permettant de puiser l’eau dans un puits profond creusé à l’époque franque fouillée à Chypre [1]. Le puits à manège est un mécanisme à engrenage entièrement construit en bois utilisé pour l’irrigation. Une grande roue verticale dentée, placée sur un axe horizontal dans un puits, porte généralement une chaîne de pots dont la longueur est variable selon la profondeur. S’y engrène une roue horizontale à barreaux ‒ la cage ‒ fixée à un moyeu vertical par une poutre horizontale reposant sur deux piliers. Dans l’axe de la cage, un arbre de traction ou timon est relié à un animal ‒ un cheval, un âne aux yeux bandés ou une paire de mules ou de bœufs selon les voyageurs de passage à Chypre à l’époque latine ‒ qui, marchant sur une piste circulaire, le manège, souvent délimitée et consolidée par un massif de maçonnerie, fait tourner les engrenages. La traction animale permet un débit important. La chaîne sans fin fixée sur la roue se présente comme une échelle de corde formée, à Chypre, de longues tiges torsadées de myrte ou de genêt. Sur ses barreaux, des godets de terre sont attachés avec une cordelette. Plongeant dans l’eau, lorsqu’ils reviennent au sommet de la roue, ils se vident de leur contenu dans une goulotte d’évacuation souvent en bois ou un canal de déversement qui alimente un bassin ou un canal d’irrigation.
Le puits de l’Arkipiskopi se présente sous la forme d’une longue structure rectangulaire prise dans un vaste massif de pierres. La margelle, telle qu’elle apparaît aujourd’hui c’est-à-dire sans son ouverture et son élévation, mesure 1,60 m de large sur 3,60 m de long. Nous supposons qu’elle s’ouvrait environ 1,50 m au-dessus de la dernière assise compte tenu de la trace sur la paroi laissée par la rotation de la roue verticale sur laquelle les pots sont fixés. Les dimensions internes du puits sont de 3,30 m de large sur 4,65 de long et sa profondeur, prise au niveau du dépôt sédimentaire, est de 9,41 m. Au fond du puits, la bouche d’une galerie, en partie comblée par des sédiments et des fragments de godets, fait face au nord à une ouverture maçonnée donnant sur une large galerie dans laquelle pouvait s’engager un homme. Ce sont l’entrée et la sortie d’une galerie drainante. Le puits n’est donc pas alimenté par la nappe phréatique mais par des eaux de captage. Plusieurs chaînes de puits ont été creusées autour de Nicosie sans doute sur des aquifères provenant du versant nord de la chaîne montagneuse du Troodos. D’une importance capitale pour l’approvisionnement en eau de la ville, ces qanats sont anciens mais nous ignorons cependant à quelle époque ils ont été mis en place [2]. Le chemisage du puits est couvert de ciment hydraulique. Les murs sont voûtés d’arc en plein cintre au sud et d’arcs brisés à l’est et à l’ouest. Un arc brisé, qui se développe entre les deux parois est et ouest à 3,3 m du sommet des murs conservés du puits, maintient l’écartement des parois. Une couche de concrétions calcaires laissée par l’eau ruisselant des godets recouvre l’enduit et cette observation permet de restituer, à l’est, le canal d’écoulement. À partir de ces constations, il est possible de restituer une roue autour de 3 m de diamètre. La piste sur laquelle tourne l’animal de trait a été très profondément décavée. Elle est ceinturée et renforcée à son extérieur par un mur circulaire de 9 m de diamètre et 1 m d’épaisseur qui est partiellement préservé. Cette structure ne repose pas sur le même niveau que le puits mais sur un niveau plus haut, dont la mise en place date du début du XVIIe siècle. Le bassin est une structure carrée de 8 m de côté dont les murs arasés sont conservés sur une hauteur de 1,40 m au plus à l’extérieur. Deux phases de constructions des murs ont été distinguées sans qu’il soit possible de les dater. Le fond et les parois internes sont couverts d’une épaisse couche de ciment hydraulique, sous lequel apparaît, à 30 cm, un premier niveau de sol fait du même ciment hydraulique. Les murs sont percés de canalisations en terre cuite à travers lesquelles une partie de l’eau recueillie dans le bassin se déverse dans trois petites cuves qui sont sans doute des distributeurs auxquels sont raccordés d’autres tuyaux. Enfin, un long canal coudé fait de pierres maçonnées portant encore la trace de ciment hydraulique, conservé sur une longueur de 35 m, a été raccordé au bassin. Il repose sur le même niveau que le mur circulaire de la piste (voir la restitution en 3D réalisée par P. François qui renvoie à un état ottoman autour du début du XVIIe siècle). D’autres vestiges de ces installations pour conduire l’eau ont été découverts à Nicosie dans les années 1940 et 1950 à l’occasion de travaux de voirie ou de fouilles : une galerie profonde maçonnée dans la rue Androkleous, au sud de la ville hors l’enceinte vénitienne dans l’axe du bastion Constanza, et des canalisations en terre cuite près de Terrasanta, plus au sud [3].
Les données de fouilles, le plan de Nicosie dressé par Horatio Kitchener en 1882 et le cadastre de 1948 [4] sont autant de bornes chronologiques solides sur lesquelles s’appuyer pour établir les différentes phases du fonctionnement de ce puits à manège. Mis en place sur ce terrain dès la fin du XIIe-XIIIe siècle, il est remanié à partir de la fin du XVIe-début du XVIIe siècle. Son existence est encore confirmée en 1882 mais il disparaît avant 1948. Le puits, toujours en eau, était encore utilisé au moment de la fouille. Équipé d’une pompe électrique les jardiniers y puisaient l’eau pour l’arrosage du parc du palais épiscopal.
À l’époque latine, à Nicosie, l’eau captée était surtout utilisée pour l’irrigation des jardins et des vergers cultivés sur les riches terres alluvionnaires, les plus nombreux se trouvant dans les quartiers méridionaux et occidentaux de la ville. Si certains étaient des jardins d’agrément ou constituaient un attribut du pouvoir royal, d’autres avaient une vocation économique en particulier pour les communautés religieuses et la noblesse [5]. Dans les jardins royaux, un chef des jardiniers, le protoquiporo, recevait le loyer et levait une taxe d’irrigation ; il était secondé par le neroforo, un préposé maîtrisant les techniques d’adduction et chargé de réguler l’arrivée d’eau sur les différentes parcelles où poussaient, en plus d’une grande variété d’arbres, des fruits et des légumes [6]. Il n’est pas exclu que quelques puits à manège à Nicosie alimentaient aussi les bains ‒ la ville était équipée de bains publics dès 1220 et il en est encore fait mention par les chroniqueurs à la fin du XIVe‒ début du XVe siècle tandis que des bains privés existaient également à la cour royale dès 1306 [7].
Les textes et les données archéologiques témoignent de l’existence, en ville comme dans les campagnes de Chypre, de systèmes d’irrigation très structurés alliant sources, qanats, puits à manège, réservoirs, canaux et canalisations. Ils permettaient l’approvisionnement en eau des fontaines en contexte urbain comme dans les manoirs ruraux, l’alimentation en eau nécessaire à certaines activités artisanales comme les teintureries ou l’industrie sucrière, l’irrigation des jardins et des vergers comme celle des champs. Eléments forts du paysage chypriote aux époques franque et vénitienne, ces installations hydrauliques ont été préservées, entretenues ou renouvelées durant la période ottomane et fonctionnaient encore pendant l’occupation britannique.
[1] François, Hadjichristofi, François 2023, pp. 345-397.
[2] André, Robert 1985, p. 6 ; Michaelides, Christodoulides 2016, p. 11
[3] Departement of Antiquities, Archaeological Sites I, Nicosia, T. 1 n° 8711, n° C2547 ; Grivaud, Schabel, Coureas 2012, p. 117, fig. 5, 6, p. 118, fig. 7.
[4] François, Hadjichristofi, François 2023, p. 362-366.
[5] Trélat 2018, p. 483-487, 490, 491.
[6] Richard 1977, p. 334 ; Richard 1983, p. 93, 120 ; Maratheftis 1977, p. 70.
[7] Leventis 2005, p. 151, 199-205, 377.
[Clichés : vue aérienne de la fouille : ©DoA ; restitution Paul François : © CNRS/LA3M]
André, F. et Robert, A.. « Maîtrise de l’eau et développement agricole dans le sud chypriote », Méditerranée, 1985, vol. 56, pp. 3-11.
Read online : https://www.persee.fr/doc/medit_0025-829...
François, Véronique , Hadjichristofi, Fryni et François, Paul. « Puits à roue élévatrice (αλακάτιν) et godets de terre à Nicosie aux époques latine, ottomane et anglaise », Bulletin de Correspondance Hellénique, 2023, vol. 145, n° 2021, pp. 345-397.
Read online : https://shs.hal.science/halshs-03969199...
Note : L’exploration archéologique du site de l’Arkipiskopi dans la vieille ville de Nicosie, conduite par Fryni Hadjichristofi et son équipe (Département des Antiquités de Chypre) de 2009 à 2011 puis en 2016, a mis au jour les vestiges d’un puits à roue élévatrice appelé à Chypre αλακάτιν/alakatin et plus habituellement connu dans le monde méditerranéen sous le nom de sakieh. S’il en existe des exemplaires plus anciens dans l’île, c’est la première machine hydraulique à traction animale permettant de puiser l’eau dans un puits profond fouillée à Nicosie pour les époques latine, ottomane et anglaise. Cette étude entend d’abord examiner et interpréter les vestiges de ces structures au regard des informations livrées par des documents d’archives et des récits de voyageurs, des dessins de la fin du XVIe et du début du XVIIIe siècle, un plan de 1882 et le cadastre de 1948, afin d’en mieux saisir les contextes de fonctionnement sur une longue durée. Elle présente aussi les godets de terre fixés sur la roue pour le puisage de l’eau et qui, à de rares exceptions, ont complètement échappé aux études céramologiques conduites dans l’île.
Grivaud, Gilles , Schabel, Chris et Coureas, Nicholas. « The Capital of the Sweet Land of Cyprus. Frankish and Venetian Nicosia », dans : Michaelides, Demetrios (éd.), Historic Nicosia, Nicosie : Rimal Publications, 2012, pp. 115-229.
Find the document : https://www.sudoc.fr/181272040...
Leventis, Panos. Twelve Times in Nicosia. Nicosia, Cyprus, 1192-1570: Topography, Architecture and Urban Experience in a Diversified Capital City. Nicosie : Cyprus Research Centre, 2005, xviii+438 pp.
Find the document : https://www.sudoc.fr/145545555...
Maratheftis, F. S. Location and Development of the Town of Leucosia (Nicosia) Cyprus. Nicosie : Nicosia Municipality, 1977, 157 pp.
Find the document : https://search.worldcat.org/fr/title/loc...
Michaelides, Alexis et Christodoulides, Sophocles. The Truth about the Water of Larnaca. A Historical Review. Larnaca : Water board of Larnaca, 2016
Richard, Jean. « Une économie coloniale? Chypre et ses ressources agricoles au Moyen Âge », dans : Croisés, Missionnaires et voyageurs, Londres : Variorum Reprints, 1983, pp. 331-352.
Find the document : https://www.sudoc.fr/000911410...
Note : Réimpr. de l'édition de 1977 au n° VIII.
Richard, Jean. « Une économie coloniale? Chypre et ses ressources agricoles au Moyen Âge », Byzantinische Forschungen, 1977, vol. 5, pp. 331-352.
Read online : https://archive.org/details/byzantinisch...
Find the document : https://www.sudoc.fr/039113116...
Richard, Jean (éd.). Le Livre des remembrances de la secrète du royaume de Chypre. Nicosie : Centre de recherches Scientifiques, 1983, xxxv + 263 pp.
Find the document : https://www.sudoc.fr/029773857...
Note : Édition complète du manuscrit de la Vaticane, avec commentaires.
Trélat, Philippe. « Les jardins des villes chypriotes sous domination latine (1191-1570) », dans : Malamut, Élisabeth (éd.), Entre deux rives. Villes en Méditerranée au Moyen Âge et à l’Époque Moderne, Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 2018, pp. 473-502.
Read online : https://books.openedition.org/pup/46440...