Paphos et sa région (ateliers de potiers)
En l’état des recherches, il n’existe aucune trace d’une phase de production de céramique glaçurée antérieure à l’arrivée des Francs à Chypre. La fabrication de vaisselle de table et de service commence seulement dans le courant du XIIIe siècle à Nicosie, Enkomi et Paphos.
À la fin des années 1980, à Lemba, un village au nord-ouest de Paphos, des trépieds ou pernettes (un outil de terre facilitant l’empilement des coupes dans le four), des surcuits et des rebuts de cuisson ont été recueillis en surface au cours d’une prospection menée par le Département des Antiquités à proximité du site médiéval d’Agia Marina. À 1 km de distance, les vestiges d’un four de potier ont aussi été repérés à l’occasion d’une fouille d’urgence lors de travaux de construction. Ils étaient associés à des pernettes et des fragments de poteries glaçurées. D’autres dépotoirs d’ateliers contenant de nombreux trépieds ont été mis au jour à Emba, un peu plus à l’est. À Kouklia, au sud de Paphos, des barres de fours rudimentaires et surtout une coupe surcuite sont d’autres preuves d’une production régionale. À Paphos enfin, des scories de four, des biscuits, des surcuits, des pernettes et des vestiges de parois de four ont été mis au jour au cours de la fouille de l’Université de Sydney au pied de la colline de Fabrika. Ces fours de potiers et ces dépotoirs, datés du XIIIe siècle, se trouvaient dans l’ancien théâtre hellénistique, à proximité du bâtiment de scène, en bas des gradins et au sommet de la cavea ; ils faisaient partie d’une sorte de quartier artisanal avec des forges pour de la petite métallurgie et peut-être un atelier de verrier. Deux pernettes associées à quelques coupes ont aussi été recueillies dans la fouille du château de Saranda Kolones où elles sont considérées par A.H.S. Megaw comme l’outillage et les produits d’un atelier « established in the course of the thirteenth century somewhere in the ruins to which the earthquake had reduced the castle ». Ces dernières trouvailles doivent toutefois être considérées avec circonspection car les dépotoirs d’atelier sont des terres de remblais fort prisées et peuvent donc être déplacés et répandus à quelques distances des officines.
La fouille du château de Saranda Kolones a été déterminante pour définir le début du fonctionnement des ateliers de Paphos mais les arguments qui ont été avancés sont aujourd’hui sujet à caution. Quoiqu’il en soit, en l’absence de nouvelles données en stratigraphie à Paphos, un début de production locale un peu avant 1222 est tout à fait envisageable. Selon une hypothèse encore à vérifier, l’installation des potiers dans cette région pourrait coïncider avec la culture de la canne à sucre et sa transformation dans les raffineries de Lemba, Emba et Kouklia dans le premier tiers du XIIIe siècle et avec l’installation des potiers tournant pots à mélasse et moules à sucre. Il a été avancé que la production de vaisselle glaçurée locale s’était poursuivie jusqu’au milieu du XIVe siècle voire jusqu’à la fin de ce même siècle. Cette chronologie repose sur une unique découverte faite en 1983 lors de la campagne de fouille menée par Département des Antiquités sur le terrain de la Panagia Chrysopolitissa. D’autres contextes sûrs du XIVe siècle font défaut pour confirmer cette datation d’autant que les découvertes du théâtre montrent plutôt un arrêt de la production en ce lieu au tout début du XIVe siècle. En effet, la fouille a mis en évidence un niveau de destruction consécutif au tremblement de terre de 1303. Après une courte période d’abandon, le secteur est de nouveau occupé mais il a changé de nature et il n’y a plus de traces d’artisanat.
Les céramiques produites à Paphos et à Lemba sont tournées dans une pâte argileuse très fine, dure à très dure, contenant de petites inclusions blanches et qui, après cuisson devient brun-rouge ou, le plus souvent, gris foncé à la suite d’une surcuisson. L’argile est d’origine régionale comme l’ont montré des analyses pétrographiques et chimiques des pâtes. Une fois le vase tourné et sec, une couche d’engobe blanc ou rose pâle était appliquée sur la paroi interne et parfois à l’extérieur. Après une première cuisson, les coupes étaient couvertes de glaçures plombifères translucides, souvent très brillantes, teintées à l’aide d’oxydes de fer et de cuivre, donnant des tonalités jaunes, vertes ou brunes, pâles ou plus vives. Les catégories principales de vaisselle produites dans la région de Paphos, définies par D. Papanikola Bakirtzi dans un travail pionnier, sont les suivantes : Plain Glazed Ware, Incised Ware, One Colour Incised Ware, Brown and Green Sgraffito Ware et Slip Painted Ware.
Ces techniques de fabrication associant pâte argileuse, engobe, incision et glaçure au plomb, étaient communes à de nombreux potiers en activité dans le bassin oriental de la Méditerranée. Ceux venus s’installer à Chypre au début de l’époque franque maîtrisaient ces savoir-faire. L’étude des productions des ateliers de Paphos et sa région témoigne, d’une part, d’apports extérieurs multiples en termes de formes et d’iconographie et qui se sont agrégés très rapidement les uns aux autres pour constituer un style propre à Paphos et permet, d’autre part, de déterminer l’origine des potiers. Certains venaient de l’Empire byzantin et sans doute de la principauté d’Antioche – ou plus largement de Syrie du Nord – et du Royaume de Petite Arménie. Si la production de vaisselle locale empruntait aux productions byzantines et levantines, elle puisait aussi une partie de ses décors dans l’univers des Francs.
Les motifs géométriques couvrants peints à l’engobe blanc sous glaçure, sur les coupes et les cruches, se présentent sous la forme de grosses spirales, de boucles ou de lignes ondulées. Sur la céramique incisée apparaissent de petits éléments décoratifs de bordure caractéristiques de la céramique byzantine dite Zeuxippus Ware ‒ des chevrons imbriqués, des sortes de doubles parenthèses, des X pointés – parfois rehaussés de coulures de glaçure verte mais traités plus ou moins grossièrement. Ils sont parfois associés à des médaillons centraux hachurés ou à un oiseau. Des poissons, des volatiles, une chèvre et des animaux fantastiques occupent la totalité de l’espace interne. Des fauconniers, des musiciens, des chevaliers byzantins ou francs et des faces lunaires sont assez grossièrement rendus. Des écus mandorles ornés de croix, un lion rampant ou des clefs appartiennent à l’héraldique franque. Divers éléments décoratifs caractéristiques des productions dites d’Al-Mina sont aussi repris tels que de gros nœuds centrés, un bandeau d’anneaux incisés à l’extérieur sur le haut de la panse à l’intérieur sur le marli, d’épaisses tresses en bandeaux sur le haut des panses à l’extérieur comme à l’intérieur, des compositions rayonnantes dans lesquelles alternent triangles et formes polylobées, un bandeau brisé associé à un médaillon polylobé. Enfin une partie de la production est ornée de décors géométriques et floraux stylisés couvrants incisés et systématiquement rehaussés de coulures de glaçures vertes et jaunes.
Les formes principales, qui se déclinent parfois en plusieurs tailles, sont : des coupes à panse hémisphérique profonde et lèvre dans le prolongement de la panse ou légèrement éversée ; des coupes à panse hémisphérique et large marli horizontal ou incliné ; des coupes profondes à panse tronconique ; des coupes à panse légèrement carénée et large marli dans le prolongement de la panse ; des coupes à panse hémisphérique très ouverte et petite lèvre droite ; des coupes à panse carénée profonde et petite lèvre éversée ; des coupes à panse tronconique assez profonde et lèvre dans le prolongement de la panse ; de rares pots à panse carénée très profonde et petite lèvre en T. La plupart de ces céramiques reposent sur une base annulaire à profil en crochet. Pour leur part, cruches et cruchons à panse globulaire ou ovoïde, col cylindrique avec un petit bec pincé, sont munis d’une seule anse plate et reposent une base discoïde.
La vaisselle de table et de service glaçurée fabriquée dans les ateliers de Paphos et sa région est peu attestée sur les sites chypriotes en dehors du district de Paphos, alors qu’elle est présente à Alexandrie et sur de nombreux sites francs et musulmans de Grande Syrie au moins jusqu’en 1291, date de la chute de Saint-Jean d’Acre.
Cook, Holly. « The Hellenistic Theatre at Nea Paphos and its Medieval Players », Mediterranean Archaeology, 2004, vol. 17, pp. 275-285.
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Cook, Holly. « From Boom to Bust: The Impact of the Crusades upon the Glazed Pottery Paphos, Cyprus, during the Thirteenth and Fourteenth Centuries A.D. from the Theatre Workshop Perspective », dans : Papanikola-Bakirtzi, Demetra et Coureas, Nicholas (éd.), Cypriot Medieval Ceramics: Reconsiderations and New Perspectives, Nicosie : The Cyprus Research Centre and the A. G. Leventis Foundation, 2014, pp. 29-43.
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François, Véronique. « Nouvelles données sur l’origine étrangère des potiers à Chypre et sur leur circulation à l’intérieur de l’île à l’époque latine », dans : Balandier, Claire, Raptou, Eustathios et Barker, Craig (éd.), Nea Paphos Colloquium III, Athènes 11 novembre 2022, : sous presse
François, Véronique et Shaddoud, Ibrahim. « Inscriptions arabes sur des céramiques à Chypre : des expressions de la foi chrétienne et musulmane aux époques latine et ottomane », Cahiers du Centre d’Études Chypriotes, 2025, vol. 55, pp. 117-133.
Read online : https://journals.openedition.org/cchyp/2...
Note : Une coupelle commémorative du xiiie siècle découverte dans un remblai mis en place dans une tombe hellénistique odos Ikarou à Paphos, produite localement, porte une inscription syriaque écrite en arabe. Une coupe fragmentaire probablement d’Akkoÿ, découverte dans la fouille de l’archevêché à Nicosie et datée de la fin xvie‑première moitié du xviie siècle, est le support d’une autre inscription arabe. Ces textes témoignent de deux expressions de la foi, chrétienne et musulmane. La première loue et commémore tandis que la seconde loue, guérit et protège. Ces céramiques documentent aussi notre connaissance de cette société multiconfessionnelle et polyglotte qu’était Chypre à l’époque des Lusignan puis au début de la domination ottomane. Elles témoignent enfin de la présence à Paphos, dès le xiiie siècle, de chrétiens syriaques et sans doute d’un potier syrien en même temps qu’elles renseignent sur des pratiques magiques très en vogue dans le monde islamique y compris à l’époque ottomane.
François, Véronique et Waksman, Sylvie Iona. « Vers une redéfinition typologique et analytique des céramiques byzantines du type Zeuxippus Wares », Bulletin de Correspondance Hellénique, 2004-2005, vol. 128-129, pp. 629-724.
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Green, John Richard et Gabrieli, Smardar R. , Cook, Holly et Stern, Edna J. Paphos 8 August 1303 Snapshot of a Destruction. Nicosie : A.G. Leventis Foundation, 2014
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Note : An assemblage representing post-earthquake clearing was found sealed in a well at Fabrika Hill, Paphos (the Paphos-theatre site), by the excavation team from the University of Sydney. Most of the assemblages comprised pottery that could be dated to the late 13th–early 14th century, and included a small amount of utility vessels and a large number of glazed wares, predominantly Paphos-Lemba production. Considerable amount of kiln debris identified the site as one of the Paphos-Lemba pottery workshops. Other material culture remains included glass, stone and metal artefacts, as well as residual Roman-period pottery and stone vessels. A considerable number of faunal remains, some of them complete skeletons, were also found - most of them of animals that died in the event.
Megaw, Arthur Hubert Stanley. « Three Medieval Pit-Groups from Nicosia », Report of the Department of Antiquities Cyprus, 1937-1939, pp. 145-168.
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