Abbaye cistercienne d’Isova / της Ίσοβας (Trypiti / Τρυπητή)
L’abbaye d’Isova, longtemps considérée à tort comme un monastère bénédictin en raison d'un manque de sources[1], est désormais reconnue comme une fondation cistercienne. Au début du XIIIe siècle, le prince Geoffroy Ier de Villehardouin, souhaitant implanter des Cisterciens en Morée, chargea en 1210 les moines de Hautecombe en Savoie d’édifier l’abbaye de Zaraka, puis il confia une seconde fondation avant 1225 aux moines de Morimond, probablement Notre-Dame d’Isova, bien qu’aucune source pontificale ou cistercienne ne le confirme[2]. Son implantation géographique sur la rive gauche de l’Alphée, près de l’actuel village de Trypiti en Élide, isolée et éloignée de tout centre urbain, ainsi que sa taille modeste et l’absence de portail sur la façade ouest suggèrent qu’il s’agissait d’un monastère cistercien masculin tourné vers la contemplation[3].
En 1263, peu avant la bataille de Prinitza, l’abbaye fut incendiée par des mercenaires turcs au service des Grecs et ne fut jamais relevée. Par la suite, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l’église Saint-Nicolas fut édifiée à une vingtaine de mètres au sud. Plus modeste (parfois nommée chapelle), elle serait l’œuvre d’artisans grecs au service de moines latins, non cisterciens, peut-être issus d’Italie du Sud durant la domination angevine[4].
Sur le plan architectural, l’église Notre-Dame s’apparentait à un monument rectangulaire, orienté est-ouest, d’environ 41,30 m. sur 15,20 m. Les murs, en calcaire local et en tuf pour les fenêtres gothiques, épais d’approximativement 1,40 m., encadraient une nef unique à neuf travées, dont ne subsiste aucune trace de pilier, ni colonne. À l’intérieur, un mur transversal, dont le rôle est incertain, reste conservé sur une hauteur de 2 m. à une distance de 10 m. du mur est. À l’est se trouvait un chœur polygonal, saillant de 8 m. environ, flanqué de contreforts, aujourd’hui conservé sur une hauteur d’1,50 m. seulement. Encore visible depuis la route, sa façade occidentale présente trois grandes baies en arc brisé (deux en bas au même niveau, surmontées au centre d’une troisième fenêtre plus grande), dont on distingue encore les trous des grilles métalliques. Le pignon aigu, caractéristique de l’architecture gothique occidentale, soutenait un toit incliné en bois, peut-être recouvert de plaques de plomb qui auraient fondu durant l’incendie de 1263[5].
Le mur nord, qui conserve six fenêtres en ogive, possédait aussi une, voire deux portes menant au cloître et aux bâtiments monastiques situés de l’autre côté du mur, là où le terrain était le plus plat. Des traces de deux galeries superposées (dont l’étage servait de dortoir) demeurent visibles sur une largeur de 8,65 m., ce que Jean-Alexandre Buchon nomme le « palais abbatial »[6]. Il ne reste en revanche aucune trace des autres corps de bâtiment du complexe monastique. Le mur sud, plus ruiné, comportait aussi six fenêtres, plus basses que celles du mur nord, ainsi qu’une porte à l’est. Enfin, la partie orientale garde les traces du chœur qui devait posséder une ou plusieurs ouvertures décorées.
Quelques éléments remarquables subsistent, tel un bloc saillant situé à l’angle sud-ouest, entre deux contreforts, décoré d’un buste humain. Pour J.-A. Buchon, il s’agit d’une gouttière figurant « un animal idéal ou peut-être un lion mal exécuté », tandis que pour Nicolas Moutsopoulos, cette pierre était destinée à recevoir une gouttière[7]. De même, sur le mur sud, une niche ogivale, décorée de moulures florales, devait abriter une piscine encastrée[8]. Au même emplacement, de l’autre côté de la nef, à gauche de l’autel, lui faisait face une autre niche (peut-être un placard eucharistique), dont seul subsiste un fragment de chapiteau sculpté. Ces éléments témoignent du soin et de l’attention portés à la construction. Édifiée par des artisans latins, Notre-Dame d’Isova présente ainsi une architecture entièrement occidentale dépourvue de tout élément byzantin.
À quelques mètres, l’église Saint-Nicolas, plus petite (9,30 m. x 8 m.), présente un plan carré, divisé en trois nefs séparées par deux colonnes, dont subsistent les bases et des chapiteaux sculptés. La nef centrale était couverte d’une charpente en bois. Le chevet, à trois absides, prolongeait la nef par une abside centrale, semi-circulaire, saillante sur l’extérieur. Les murs (0,82 m.) présentaient des ouvertures axiales et latérales en ogive, ainsi qu’un assemblage irrégulier de pierres taillées rectangulaires et de fragments de tuiles ou de briques. Un fragment de voûte gothique de l’église Notre-Dame se trouve remployé dans le mur ouest. On entrait par trois portes situées sur la façade occidentale, tandis que des baies simples, assez étroites et terminées par un arc brisé, éclairaient l’édifice. L’église Saint-Nicolas mêle des éléments architecturaux gothiques et byzantins[9].
[1] Buchon 1843, p. 498 ; Traquair 1923, p. 34 ; Moutsopoulos 1956, p. 88.
[2] Panagopoulos 1979, pp. 7-8, 50 ; Tsougarakis 2008, p. 96.
[3] Traquair 1923, p. 38 ; Panagopoulos 1979, p. 51 ; Coulson 1996, p. 52.
[4] Bon 1969, p. 537 ; Longnon 1911, § 338a ; Panagopoulos 1979, pp. 42, 55-56.
[5] Bon 1969, pp. 538-541 ; Moutsopoulos 1956, pp. 82, 88, 90 ; Panagopoulos 1979, p. 43.
[6] Panagopoulos 1979, p. 49 ; Bon 1969, p. 539 ; Buchon 1843, p. 497.
[7] Buchon 1843, p. 498 ; Moutsopoulos 1956, p. 90.
[8] Bon 1969, p. 542 ; Traquair 1923, p. 38 ; Panagopoulos 1979, p. 47.
[9] Moutsopoulos 1956, p. 80, 82 ; Panagopoulos 1979, p. 55 ; Bon 1969, p. 544 ; Traquair 1923, p. 42.
Bon, Antoine. La Morée franque : recherches historiques, topographiques et archéologiques sur la principauté d'Achaïe (1205-1430). Paris : De Boccard, 1969.
Read online : https://www.persee.fr/doc/befar_0257-410...
Buchon, Jean-Alexandre. La Grèce continentale et la Morée : voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841. Paris, 1843.
Read online : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5...
Coulson, Mary Lee. « The Dominican Church of Saint Sophia at Andravida », dans : Lock, Peter et Sanders, Guy D. R. (éd.), The Archaeology of Medieval Greece, Oxford : Oxbow Books, 1996, pp. 49-59.
Kitsiki Panagopoulos, Beata. Cistercian and Mendicant Monasteries in Medieval Greece. Chicago, Londres : University of Chicago Press, 1979.
Longnon, Jean (éd.). Chronique de Morée (1204-1305) : Livre de la conqueste de la princée de l'Amorée. Paris : Librairie Renouard, H. Laurens, 1911, cxx + 430 pp.
Read online : http://txm.ish-lyon.cnrs.fr/bfm/pdf/more...
Find the document : https://www.sudoc.fr/045870578...
Moutsopoulos, Nicolas. « Le monastère franc de Notre-Dame d’Isova (Gortynie) », Bulletin de Correspondance Hellénique, 1956, vol. 80, pp. 76-94.
Read online : https://doi.org/10.3406/bch.1956.2411...
Olympios, Michalis et Schabel, Chris. « The Cistercian Abbeys of Zaraka and Isova in the Principality of Achaia », Frankokratia, 2020, vol. 1, pp. 165–179.
Read online : https://doi.org/10.1163/25895931-1234000...
Traquair, Ramsay. « Frankish Architecture in Greece », Journal of the Royal Institute of British Architects, 24 november 1923, vol. XXXI, n° 2, pp. 33-48.
Read online : https://archive.org/details/in.ernet.dli...
Tsougarakis, Nickiphoros I. The Western Religious Orders in Medieval Greece. thèse de doctorat. Institute for Medieval Studies, University of Leeds, 2008.
Read online : https://etheses.whiterose.ac.uk/id/eprin...