Château Saphlaouro (Lantzounato) / Σαφλαούρο (Λαντζουνάτο)
I. Le site fortifié
Le site de Saphlaouro se situe en plein cœur du massif montagneux au centre de la Messénie, à environ 500 mètres à vol d’oiseau à l’est du village de Lantzounato. Le château a été relevé par Antoine Bon qui n’en propose toutefois pas de description détaillée. Il se borne à mentionner une « petite forteresse d'âge indéterminé qui peut remonter à l'Antiquité et avoir été remaniée au Moyen Âge » [1]. Ce n’est que plus récemment qu’une étude approfondie a été fournie par Martine Breuillot. Elle suppose que Lantzounato et Saphlaouro sont deux toponymes d’origine latine. Le premier viendrait d’Italie du Nord, en hommage au marquis Boniface de Montferrat, chef de la Quatrième croisade. Le second serait une transcription grecque de « Saint-Sauveur », en lien avec l’abbaye Safadin du Saint-Sauveur qui se trouverait à proximité, au nord de Saphlaouro [2].
Le plan du site reste relativement lisible. Il se situe sur une éminence rocheuse isolée à plus de 800 mètres de hauteur [3]. Au pied du site, on ne parvient plus à repérer le chemin d’entrée de la fortification qui devait prendre la forme d’une succession de plans inclinés, orientés alternativement vers la droite et vers la gauche. Le château est de forme rectangulaire, ses remparts nord et sud étant les plus longs : environ 48 mètres pour l’un et 52 mètres pour l’autre, tandis que les versants est et ouest ne s’étendent que sur une vingtaine de mètres. Les remparts étaient de facture relativement solide avec une hauteur de 9 mètres, au sommet de laquelle on ne distingue cependant plus les créneaux, pour 2,30 mètres de large [4].
Le versant sud du site présente une disposition particulière. Sous le rempart sud, on relève les restes de trois lignes de murets successifs ainsi que d’un talus fortifié qui épouse les contours du promontoire. L’ensemble prend la forme d’une déclinaison en terrasse. Le talus fortifié qui s’étire au niveau le plus bas de la terrasse se poursuit sur le versant oriental [5]. On peut se questionner sur l’origine de ces murets, en particulier sur le fait qu’ils aient pu servir de dispositifs de défense venant compléter le rempart principal. Au niveau de cette terrasse inférieure, Martine Breuillot a discerné une ouverture d’environ 0,80 mètres qui donne sur un espace souterrain, peut-être une citerne.
Les tours d’angle sud-ouest et sud-est de forme rectangulaire sont encore visibles. Cette dernière extrémité est particulièrement intéressante car on y observe en réalité deux tours symétriques, de dimensions légèrement plus réduites que leur voisine à l’ouest, avec environ 4 mètres de côté. Elles devaient servir à encadrer l’entrée du château, large d’approximativement 3 mètres [6]. Cette entrée donne vers une première cour intérieure faisant peut-être office d’avant-cour ou de basse-cour. De l’autre côté de cette cour, à l’angle nord-est, se trouve une tour de flanquement plus large.
L’appareil des remparts s’avère relativement sommaire. Il s’agit de pierre sèches, petites ou moyennes, non taillées, parfois très plates, comme dans la plupart des constructions latines de Messénie [7]. Ces morceaux sont reliés entre eux par un épais mortier qui a toutefois complètement disparu sur certaines portions du mur. La brique semble complètement absente de la maçonnerie.
II. Le bâtiment principal de la cour centrale
À l’intérieur du site, trois sections principales sont encore observables. La cour d’entrée au sud-est menait vers le centre de la forteresse et devait comprendre des bâtiments, à en juger par les champs de pierres effondrées. Une fois au fond de cette première cour, en tournant à gauche, on passe par un passage voûté en ruine, large de 3 mètres, qui donne sur une cour centrale. Cet espace central est lui aussi encombré de pierres effondrées dans sa moitié sud-ouest, où on ne peut reconnaître ni pièce ni construction.
En revanche, l’autre moitié de cet espace est occupée par une longue salle voûtée, adossée au rempart septentrional. Le bâtiment, long de 26 mètres, possède des murs épais et une largeur intérieure de 4,5 mètres. En l’état, il est possible d’entrer dans ce bâtiment depuis son côté est où le mur s’est effondré. Néanmoins, les véritables entrées étaient au nombre de trois et devaient se trouver au niveau du versant sud, donnant sur la cour centrale. On y repère en effet trois ouvertures aux contours ouvragés, qui ont été comblées par des empilements de pierre. À cela s’ajoute le fait que le niveau d’origine du sol s’est surélevé sous l’effet de dépôts de terre successifs.
L’intérieur de l’édifice prend aujourd’hui la forme de deux pièces. La plus étendue a l’allure d’un grand hall dans la partie est. Elle est séparée d’une plus petite salle à l’ouest par une cloison de pierres. Une antichambre s’intercalait peut-être entre les deux salles, comme le laisseraient supposer les restes d’une hypothétique deuxième cloison. De chaque côté du grand hall dans le sens de la longueur, on peut deviner les restes ou les marques de trois rangées de colonnes successives qui devaient se terminer en arc et soutenir le plafond de la pièce, peut-être en lui donnant une atmosphère majestueuse. Au centre du hall, de chaque côté de la salle, on croit observer des restes de peintures murales. Ces quelques indices font supposer l’existence d’un lieu de réception.
La plus petite salle, quant à elle, présente une fenêtre dans sa partie supérieure et une grande ouverture, aujourd’hui recouverte aux trois-quarts, dans sa partie inférieure. De plus, au niveau de la cloison qui isole cette pièce du reste du bâtiment, nous voyons ce qui pourrait s’apparenter aux restes d’une cheminée, avec un conduit d’évacuation de la fumée encore bien visible. Il s’agissait peut-être d’une pièce à vivre.
Au-dessus des arcs qui formaient le plafond de ces deux pièces se trouvait un autre étage aujourd’hui presque entièrement disparu. Il ne reste qu’une partie du sol de cet étage, dans la partie ouest, au-dessus de la petite pièce à vivre. Il existait peut-être même un étage intermédiaire, comme le laisserait supposer la hauteur des ouvertures et la présence de trous symétriques dans les murs latéraux pour accueillir des poutres de soutien, dans la partie supérieure du rez-de-chaussée. En somme, ce grand bâtiment de la cour principale pouvait servir de lieu de réception et de résidence, magnifiant le pouvoir du seigneur de Saphlaouro. La configuration exacte du bâtiment ainsi que ses éventuelles phases de constructions restent toutefois à préciser.
III. Une forteresse de la baronnie d’Arkadia aux origines indéfinies
Quatre chartes de 1209 font référence à une abbaye de Safadin, fondée à une date indéterminée en l’honneur de Saint-Sauveur, qui relevait du diocèse de Koronis, diocèse dont la juridiction s’étendait sur le sud de la Messénie [8]. Ces documents évoquent un certain Simon « de Leigniaco » qui fit don de cette abbaye à l’église Saint-Loup de Troyes, avec l’aval de Geoffroy de Villehardouin et d’Antelme, archevêque de Patras. Si l’identification onomastique de « Saphalouro » avec Saint-Sauveur est juste, alors nous sommes en présence d’une mention de cet endroit dès les premiers temps de la domination latine, même si les documents en question ne précisent pas l’emplacement exact de l’abbaye de Safadin et ne font guère état d’un site fortifié de Saint-Sauveur.
C’est aussi sur la base du rapprochement entre Saphlaouro et Saint-Sauveur que nous pouvons hypothétiquement relier l’histoire de la forteresse à la famille Le Maure. La version française de la Chronique de Morée signale l’existence d’un « noble chevalier monseignor Estienne le Maure, le seignor dou chastel de Saint Sauveur », à une date indéterminée, au début du XIVe siècle [9]. Le Libro de los fechos, pour sa part, évoque un « Sthefano Mauro », seigneur d’Arkadia et de Saint-Sauveur, au moment de l’expédition de Jean de Gravina, en 1325-1326 [10]. Le contrôle de Saint-Sauveur par cet Étienne Le Maure est confirmée à travers une mention de ce dernier dans une lettre du prince angevin Philippe de Tarente, du 22 juin 1324 [11]. La possession d’Arkadia (actuelle Kyparissia) par ce même seigneur n’y est toutefois pas précisée. Quant aux versions grecque et italienne de la Chronique de Morée, elles font allusion à Étienne mais sans l’associer à un toponyme en particulier.
Étienne est souvent considéré comme le fils de Nicolas le Maure, même si un tel lien de parenté n’apparaît jamais de manière indéniable dans les sources. De même, Nicolas n’est jamais présenté explicitement comme le seigneur de Saint-Sauveur [12]. Il s’agissait, dans tous les cas, d’un personnage important, sans doute proche des princes Florent de Hainaut et Philippe de Savoie. Il apparaît comme un témoin de choix dans deux actes : en 1297 à Clarentza et en 1309 à Thèbes [13], puis comme le capitaine de la Skorta et châtelain de la forteresse princière de Kalamata en 1304 [14]. Il fut même bail de la principauté à partir de 1315 [15].
L’apparition de la mention de « Saint-Sauveur » dans la titulature du successeur de Nicolas, Étienne, soulève des interrogations sur la date de construction potentielle du château de Saphlaouro. On peut en effet se demander s’il fut construit sous la seigneurie d’Étienne, dans les années 1320, ou s’il fut édifié plus tôt pendant la période de la domination latine. Dans ce cas, nous ignorons quelle famille occupa cette forteresse avant les Le Maure.
Dans la seconde moitié du XIVesiècle, Érard III, fils d’Étienne le Maure et d’Agnès d’Aulnay, dame de la moitié d’Arkadia, rassembla sous sa domination les possessions de ses parents en Messénie. Il devint ainsi baron d’Arkadia, seigneur de Saint-Sauveur et d’Aetos [16]. En 1377, « lo castello de Sancto Salvatore » apparaît parmi les principales places aux mains « del singior dellarchadia », c’est-à-dire Érard. Saphalouro aurait alors été un site fortifié relevant de la baronnie d’Arkadia, l’une des plus importantes de la Morée latine.
La forteresse fut conquise par les Byzantins à une date indéterminée, dans les années précédant la disparition de la principauté de Morée. Elle apparaît en 1423 dans l’héritage péloponnésien de Constantin XI Paléologue, cette fois clairement sous le nom de « Σαυλάουρος » [17]. Nous trouvons ensuite mention de « Salauro vel S Laureo » dans une liste de châteaux que Venise déclare avoir conquis en 1463 [18]. Dans une liste ultérieure de 1467, le château de « S. Lauro » est cette fois présenté comme détruit, probablement à la suite des guerres entre Vénitiens et Turcs.
[1] Bon 1969, p. 439.
[2] Breuillot 2005, pp. 140-144.
[3] Breuillot 2005, pp. 145-154.
[4] Breuillot 2005, pp. 255.
[5] Albani, Kai, Bouza 1998, p. 209.
[6] Breuillot 2005, p. 256 ; Kontogiannis 2010, p. 23.
[7] Breuillot 2005, p. 262.
[8] Lalore 1875, pp. 206-208.
[9] Livre de la conqueste, § 585, p. 234.
[10] Libro de los fechos, § 658, p. 145.
[11] Bon 1969, p. 205.
[12] Bien qu’Antoine Bon le présente comme seigneur « de Saint-Sauveur », il n’apparaît jamais ainsi dans les documents historiques sur lesquels il s’appuie : Bon 1969, n. 3, p. 172, n. 3, p. 187, pp. 178, 186, 191-192 ; Ortega 2012, pp. 603-604, 638.
[13] Bon 1969, n. 3, p. 172 ; n. 3, p. 186.
[14] Livre de la conqueste, § 933, p. 367.
[15] Libro de los fechos, § 559, p. 122 ; Bon 1969, p. 187.
[16] Monumenta Peloponnesiaca, p. 74 ; Bon 1969, p. 690 ; Breuillot 2005, p. 271 ; Ortega 2012, p. 604.
[17] Corpus Scriptorum Historiae Byzantinae. Georgius Phrantzes, p. 133.
[18] Bon 1969, pp. 693-694.
El libro de los fechos et conquistas del principado de Morea.
Madrid, Biblioteca nacional de España, ms. 10131, 183r-266v. 1393 ?
Voir en ligne : http://bdh-rd.bne.es/viewer.vm?id=000000...
Note : Exemplaire copié par Bernardo de Jaca pour le compte de Juan Fernandez de Heredia, peut-être à Avignon.
Albani, Virginia , Kai, Dimitra et Bouza, Niovi. « Λαντζουνάτο - Παλαιόκαστρο », Αρχαιολογικόν δελτίον, 1998, vol. 53, n° B1, pp. 209.
Voir en ligne : https://www.searchculture.gr/aggregator/...
Bekker, Immanuel (éd.). Corpus Scriptorum Historiae Byzantinae. Georgius Phrantzes, Ioannes Cananus, Ioannes Anagnostes. Bonn : Impensis E. Weberi, 1838, 564 pp.
Voir en ligne : https://archive.org/details/bub_gb__Odmc...
Trouver le document : https://www.sudoc.abes.fr/cbs//DB=2.1/SE...
Bon, Antoine. La Morée franque : recherches historiques, topographiques et archéologiques sur la principauté d'Achaïe (1205-1430). Paris : De Boccard, 1969.
Voir en ligne : https://www.persee.fr/doc/befar_0257-410...
Breuillot, Martine. Les Châteaux oubliés de la Messénie médiévale. Paris : l'Harmattan, 2005, 318 pp.
Trouver le document : https://www.sudoc.abes.fr/cbs//DB=2.1/SE...
Chrysostomides, Julian (éd.). Monumenta Peloponnesiaca. Documents for the history of the Peloponnese in the 14th and 15th centuries. Camberley : Porphyrogenitus, 1995, XLIII + 664 pp.
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/024874140... https://www.sudoc.fr/024874140... http://www.worldcat.org/search?q=no%3A46...
Note : Les documents proviennent principalement des Archives de Venise (Senato Misti, Senato Secreta, Commemoriali), Turin (Casa reale, Principio di Acaia), Florence (Archivio Frifolfi-Ricasoli, Laurenziana Carteggio Acciaioli).
Kontogiannis, Nikos D. « Settlements and countryside of Messenia during the late Middle Ages: the testimony of the fortifications », Byzantine and Modern Greek Studies, 2010, vol. 34, n° 1, pp. 3-29.
Trouver le document : https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1...
Lalore, Charles. Cartulaire de l'abbaye de Saint-Loup de Troyes. Paris : E. Thorin, 1875, 364 pp.
Voir en ligne : https://archive.org/details/gri_33125007...
Trouver le document : https://www.sudoc.abes.fr/cbs//DB=2.1/SE...
Longnon, Jean (éd.). Chronique de Morée (1204-1305) : Livre de la conqueste de la princée de l'Amorée. Paris : Librairie Renouard, H. Laurens, 1911, cxx + 430 pp.
Voir en ligne : http://txm.ish-lyon.cnrs.fr/bfm/pdf/more...
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/045870578...
Ortega, Isabelle. Les lignages nobiliaires dans la Morée latine, XIIIe-XVe siècle: permanences et mutations. Turnhout : Brepols, 2012, 704 pp.
Trouver le document : https://www.sudoc.fr/161052819...