Église de la Panagia / της Παναγίας, Drymiskos /Δρίμισκος
Située en-dehors du village de Drymiskos, au lieu-dit Melissiniako, l’église de la Panagia se compose d’une nef unique voûtée en berceau mesurant environ 6,50 x 4 m., à laquelle un narthex – aujourd’hui en ruine – fut adjoint ultérieurement[1]. Ses fresques, relativement bien conservées, représentent des portraits de saints surmontés d’un cycle marial et de scènes de la vie du Christ. Une inscription dédicatoire, peinte sur le mur nord du bèma, au-dessous de la prothesis, indique que l’église fut fondée par Georgios Melissinos, sa femme et leurs enfants et ornée en 1317-1318 par le peintre Michalis Veneris.
Le ktitor a été identifié à un membre des Melissinoi ou Mélissènes[2], famille archontale de Crète qui, dès le début du XIIIe siècle, accepta la domination de Venise. En 1219, Théodore Mélissène négocia avec le duc Domenico Dolfin (1219-1222) la reconnaissance de ses biens et privilèges en échange de sa soummission à la Commune. En 1223 et 1233, la Sérénissime confirma les possessions des Mélissènes dans l’ouest de l’île, en échange de leur loyauté face aux Byzantins. Ainsi le fondateur de l’église de Drymiskos était-il un « fils d’archonte » de la région de Réthymnon, « personnage à qui son nom, ses terres, sa clientèle confèrent un grand prestige », un homme jouissant d’un « certain degré d’aisance », mais n’appartenant pas à la « haute noblesse », pour reprendre les propos de Freddy Thiriet relatifs aux archondopouloi de la Crète vénitienne[3]. Georgios Melissinos exerça sans doute une influence notable sur les environs du village actuel de Drymiskos, à en juger par l’appellation du lieu où se dresse son église. Cette dernière permet d’appréhender les moyens financiers des descendants d’archontes byzantins de Crète, un siècle après l’arrivée des Vénitiens sur l’île, autant que l’importance qu’ils accordaient à la tradition locale et au rite orthodoxe.
La Panagia de Drymiskos reflète une forte identité orthodoxe locale, tant par son architecture que par sa dédicace, son sanctoral ainsi que l’identité du peintre responsable de son embellissement. Le monument correspond à un type architectural, apparu en Crète au XIIIe siècle, qui devint le plus courant des églises rurales au siècle suivant[4]. L’épithète « Lapinis » (« Λαπηνής »), donnée à la Vierge dans l’inscription dédicatoire, renvoie au village de Lampini, situé à environ 10 km au nord de Drymiskos. Emplacement probable de l’évêché de Lampè, établi à l’époque paléochrétienne[5], cet habitat compte une ancienne église dédiée à la Vierge Lampini dont la dernière phase architecturale semble dater du XIIe siècle[6]. Cette référence toponymique à la Panagia de Drymiskos souligne un désir de s’inscrire dans une continuité historique et religieuse locale remontant à l’époque byzantine. Parmi les saints représentés dans cette église, Myron, évêque de Gortyne († vers 350)[7], occupe un emplacement privilégié. Son effigie apparaît au-dessus de la prothesis, sous laquelle est peinte l’inscription dédicatoire. Elle est associée aux portraits de deux saints évêques byzantins œcuméniques : Cyrille d’Alexandrie et Nicolas. Cette image, unique dans l’œuvre connue de Michalis Veneris[8], semble trahir un choix personnel du ktitor. L’artiste sollicité par Georgios Melissinos est un peintre local qui, parfois accompagné de son oncle Theodoros Daniel, réalisa le décor monumental de plusieurs églises dans la partie occidentale de la Crète entre la fin du XIIIe et le premier tiers du XIVe siècle[9]. L’identité orthodoxe du ktitor de la Panagia à Drymiskos transparaît également dans l’aménagement liturgique de sa fondation pieuse et les thèmes iconographiques qui y sont représentés. Ainsi, des traces au sol et sur les murs latéraux, devant l’autel, indiquent que la nef était, à l’origine, séparée du bèma par un templon maçonné. L’image de la concélébration des évêques autour du Mélismos, affirmant la doctrine orthodoxe – et peut-être aussi la validité du rite grec –, est figurée au registre inférieur de l’abside.
Comme d’autres églises peintes en Grèce et à Chypre, la Panagia de Drymiskos peut être considérée comme un témoin matériel du maintien d’une partie des archontes byzantins dans les territoires gouvernés par les Latins après 1191/1204. Elle révèle aussi le rôle majeur de ces individus dans la production artistique de tradition orthodoxe.
[1] Sur l’architecture et le décor peint de l’église, voir Spatharakis 2015, no 7, pp. 54-69 ; Schmidt 2020, pp. 48-68, avec la bibliographie antérieure n. 328 ; Varaine 2024, vol. 2, no 151.
[2] Gerola 1905-1932, vol. 4, no 5, p. 491.
[3] Thiriet 1959, pp. 97-99, 130, 132, 292-294. Sur l’accord conclu en 1219, voir aussi Jacoby 1979, p. 27, n. 132.
[4] Γκράτζιου 2010, pp. 93-125 (voir p. 324 pour un résumé en anglais).
[5] Schmidt 2020, pp. 49-50. Sur l’évêché de Lampè et sa localisation incertaine, voir Malamut 1988, vol. 1, pp. 350-352.
[6] En attendant une étude approfondie sur ce monument, consulter Spatharakis 2015, no 15, pp. 111-128 ; Studer-Karlen 2022, no 6.6.2, pp. 265-269, avec la bibliographie antérieure. Sur son ancienneté, voir Βαραλής 2017, p. 82.
[7] Sur ce saint local, sa Vie et son culte, voir Δετοράκης 1970, pp. 132-145.
[8] Schmidt 2020, p. 54.
[9] Schmidt 2020.
Gerola, Giuseppe. Monumenti Veneti nell’isola di Creta. Venise : Istituto veneto di scienze, lettere ed arti, 1905-1932, 4 vols.
Jacoby, David. « I. Les États latins en Romanie : phénomènes sociaux et économiques (1204-1350 environ) », dans : Recherches sur la Méditerranée orientale du XIIe au XVe siècle : peuple, sociétés, économies, Londres : Variorum Reprints, 1979, pp. 3-51.
Malamut, Élisabeth. Les îles de l’Empire byzantin (VIIIe-XIIe siècles). Paris : Sorbonne, 1988.
Voir en ligne : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne....
Schmidt, Jessica. Die spätbyzantinischen Wandmalereien des Theodor Daniel und Michael Veneris : eine Untersuchung zu den Werken und der Vernetzung zweier kretischer Maler. Mayence : Verlag des Römisch-Germanischen Zentralmuseums, 2020.
Voir en ligne : https://doi.org/10.11588/propylaeum.712...
Spatharakis, Ioannis. Byzantine Wall Paintings of Crete. Vol. IV: Agios Basileios Province. Leyde : Alexandros, 2015.
Studer-Karlen, Manuela. Christus Anapeson : Bild und Liturgie. Bâle : Schwabe, 2022.
Voir en ligne : https://boris.unibe.ch/174921/...
Thiriet, Freddy. La Romanie vénitienne au Moyen Âge. Le développement et l'exploitation du domaine colonial vénitien (XIIe-XVe siècles). Paris : De Boccard, 1959.
Voir en ligne : https://fr.scribd.com/document/971698748...
Varaine, Nicolas. L’Église au féminin : messages et fonctions des images des saintes femmes dans le décor des églises de la Crète vénitienne (XIIIe-XVe siècle). thèse de doctorat. École Pratique des Hautes Études - Université PSL, 2024.
Voir en ligne : https://theses.fr/2024UPSLP057...
Βαραλής, Ιωάννης Δ. « Παρατηρήσεις στη διευθέτηση του ιερού βήματος σε ναούς της Κρήτης ως τα μέσα του 11ου αιώνα », dans : Βαραλής, Ιωάννης Δ. et Καραγιάννη, Φλώρα (éd.), ΚΤίΤΩΡ : Αφιέρωμα στον δάσκαλο Γεώργιο Βελένη, Θεσσαλονίκη : Μυγδονία, 2017, pp. 79-91.
Γκράτζιου, Όλγα. Η Κρήτη στην ύστερη μεσαιωνική εποχή. Η μαρτυρία της εκκλησιαστικής αρχιτεκτονικής. Ηράκλειο : Πανεπιστημιακές Εκδόσεις Κρήτης, 2010.
Δετοράκης, Θεοχάρης. Οι Άγιοι της πρώτης βυζαντινής περιόδου της Κρήτης και η σχετική πρός αυτούς φιλολογία. thèse de doctorat. Εθνικό και Καποδιστριακό Πανεπιστήμιο Αθηνών (ΕΚΠΑ). Σχολή Φιλοσοφική, 1970.
Voir en ligne : http://dx.doi.org/10.12681/eadd/5450...