Château, Chlemoutsi, "Clermont" / Χλεμούτσι
Le château de Chlemoutsi, ou « Clermont » pour les sources latines, est l’un des principaux monuments fortifiés dans l’histoire de la Morée – c'est-à-dire le Péloponnèse sous domination latine. Il se situe à 220 mètres de hauteur, sur une éminence isolée qui surplombe le village actuel de Kastro. Ce site représente l’un des seuls points en hauteur dans la plaine de Morée. Le château se compose principalement de deux parties, à savoir d'une forteresse enveloppée dans sa partie ouest par une longue courtine reliant le mur nord au mur sud du bastion et prenant ainsi l’allure d’un rempart extérieur.
L’historiographie s’accorde à voir dans Chlemoutsi l’une des rares fortifications construites ex nihilo par des Francs dans la principauté latine de Morée, là où la plupart des châteaux du Péloponnèse existaient à l’époque byzantine, même s’ils avaient pu être abandonnés[1]. Les versions grecque, italienne et aragonaise de la Chronique de Morée rapportent que le prince latin de Morée Geoffroy II de Villehardouin aurait perçu de manière indue les revenus de l’Église moréote pendant trois ans et qu’il employa cet argent à faire construire sa forteresse de Chlemoutsi[2]. En recoupant avec la mention de conflits entre le prince et Rome dans correspondance pontificale, Antoine Bon situe ainsi la construction du site fortifié entre 1220 et 1223, plaidant par ailleurs pour une construction simultanée de la forteresse (ou du réduit) et de son rempart extérieur (la courtine)[3]. Une relecture des lettres d’Honorius III a néanmoins conduit Chris Schabel à proposer de manière convaincante une datation plus précoce, autour de 1210-1213. Le château aurait ainsi été érigé non pas sous le règne de Geoffroy II, mais sous celui de son père Geoffroy Ier de Villehardouin[4]. Les observations archéologiques de Démétrios Athanasoulis confirment l’idée d’une première phase de construction antérieure aux années 1220, puis de réaménagements ultérieurs – auxquels la Chronique de Morée ferait référence[5].
Une description détaillée du site a été réalisée par Kevin Andrews dans son étude sur les principaux châteaux du Péloponnèse de 1953, ainsi que par Antoine Bon dans sa monographie de 1969 sur la Morée franque[6]. Les deux historiens ont présenté le château tel qu'ils pouvaient l'observer à leur époque. Depuis, des travaux supplémentaires ont permis d'étayer leurs hypothèses sur les différentes phases de construction.
I. La forteresse (le réduit ou le bastion)
La forteresse forme un hexagone irrégulier dont le périmèrent est d’environ 230 mètres et qui s’étend sur approximativement 90 mètres d’est en ouest et sur 60 mètres du nord au sud. Ce bastion est constitué d’une série continue de corps de bâtiments disposés autour d’une cour centrale de 31 mètres sur 61,50. L’accès à cette forteresse se fait par une entrée massive de 5 ou 6 mètres de large, qui accueillait deux ou trois portes successives. Du côté de la cour intérieure, le mur présentait une épaisseur d’1,65-70 mètres, tandis que celui tourné vers l’extérieur était épais de 2,10 mètres. Dans sa portion nord-ouest, il était flanqué de deux tours semi-circulaires, assises sur une base carrée, rehaussée par un talus.
Les bâtiments forment aujourd’hui une longue galerie de près de 70 mètres de long, de 7 mètres de large et de 10 mètres de haut. À l’époque médiévale, ces bâtiments s’organisaient sur deux étages et accueillaient plusieurs salles différentes qui ne sont plus visibles aujourd’hui. Le niveau inférieur se divisait sans doute en deux galeries parallèles dont le sol était légèrement plus bas que le niveau de la cour intérieur. L’étage supérieur était couvert dans toute sa longueur d’une voûte légèrement ovoïde qui devait atteindre environ 6,60 ou 6,70 mètres au-dessus du sol. Cette voûte tenait au moyen d’arcs doubleaux de section rectangulaires disposés régulièrement et reposant sur des pilastres. Les galeries étaient percées d’ouvertures plus nombreuses vers la cour intérieure que vers l’extérieur.
Une fois dans l’entrée, face au chemin menant à la cour, la chapelle du château se trouvait à gauche (autrement dit, au niveau de la pointe nord-est du bastion). D’autre part, à droite, le long de la galerie nord-ouest, étaient disposées les appartements princiers composés de chambres avec latrines, de cuisines et de la salle de réception. Avec sa superficie de 300 m² environ, cette salle est la plus grande de toute la Grèce latine[7]. Ornée de fresques, chauffée par une cheminée monumentale qui montait jusqu’à de hauts plafonds et reliée directement aux cuisines, elle représentait un parfait lieu de réception pour impressionner les visiteurs. Ces travaux d'embellissement des salles furent probablement réalisés dans un second temps, en lien avec l'ajout de l’enceinte extérieure, sur laquelle nous allons revenir plus bas. Cette enceinte rendait obsolète la fonction défensive du donjon, d'où son aménagement en résidence et en lieu de réception pour le prince. Ces travaux ont peut-être eu lieu sous le règne de Guillaume II de Villehardouin, au même moment où celui-ci se mit à construire la ville portuaire de Glarenza (ou Clarence), à proximité immédiate de Chlemoutsi[8].
Le corps de bâtiment au sud présente la particularité d’avoir trois étages dont un sous-sol qui accueillait une citerne longue de 35 mètres sur 4,90 mètres de large. La configuration reste assez similaire à la galerie nord mais on peut y repérer trois cheminées dont la principale était large de trois mètres et adossée au mur extérieur entre deux fenêtres, tandis que les deux autres sont chacune sur un des deux murs opposés. Le corps de bâtiment au nord-est, pour sa part, semble n’avoir jamais comporté deux étages. Il serait peut-être de dépôt de matériel ou bien accueillait quelques chevaux.
L’ensemble des bâtiments du réduit est couvert de terrasses auxquelles il était possible d’accéder au moyen d’escaliers intérieurs. Le niveau le plus élevé des terrasses est celui des galeries sud et sud-ouest. Ces terrasses sont couvertes de mortier fin pour assurer l’étanchéité. Vers l’extérieur, le parapet s’est conservé par endroits et présente des merlons chaperonnés de largeur assez inégale. Le chemin de ronde, large de 1,50-60 mètres, est limité presque partout par un contreparapet du côté de la terrasse.
Les murs de la forteresse sont composés en général de petits blocs de calcaire grossièrement taillés et assemblés avec du mortier en abondance. Du nord-ouest au sud, les fragments de tuiles ou de briques sont rares, par rapport au côté est où ils sont beaucoup plus abondants, tantôt disposés au hasard, tantôt avec régularité, soit autour des blocs, soit en petites piles dans les intervalles, ou encore en lits continus. Les petites différences de taille et de disposition ne permettent pas de saisir des couches successives de construction. Pour Antoine Bon, ces disparités sont plutôt le fait d’ateliers différents.
Pour Antoine Bon, le château a, dans son ensemble, été construit en une seule fois. Les ajouts ultérieurs ne font que se greffer sur un plan d’origine bien établi[9]. L’historien suppose toutefois qu’une phase originelle de la forteresse a disparu. Au cours de cette première phase, le plan était le même mais la porte d’entrée originelle correspondrait à la seconde porte actuelle et aurait été encadrée par deux tours carrées qu’Antoine Bon croit deviner à partir de ses observations de terrain. De plus, les premiers murs auraient été moins hauts et le chemin de ronde beaucoup plus étroit car il n’y aurait pas eu de terrasse mais l’extrémité supérieur de la voûte des salles, couverte de tuiles et adossée au chemin. Les recherches plus récentes de Démétrios Athanasoulis confirment les intuitions d’Antoine Bon. La forteresse d’origine avait bien une fonction défensive, avec un pont-levis à la place de l’entrée principale cernée par deux tours carrée massives dotées de créneaux. Cette disposition défensive était déjà connue dans les fortifications byzantines antérieures, comme la porte de la troisième enceinte de l’Acrocorinthe, ce qui laisse entendre l’implication d’une main-d’œuvre essentiellement grecque pour la première phase de construction[10]. Démétrios Athanasoulis insiste cependant tout particulièrement sur une seconde phase de modifications, avec la muraille qui a été surélevée. En outre, dans un contexte de stabilisation de la domination latine et d’enracinement de la dynastie Villehardouin en Morée, la forteresse a été adaptée pour en faire une véritable résidence princière plus qu’un lieu de défense. Au deuxième étage, des fenêtres doubles, donnant sur la cour depuis appartements princiers, ont été percées en grand nombre en direction de la cour intérieure mais aussi vers l’extérieur, tandis que les deux tours carrées d’origine situées à l’entrée ont été transformées en une façade unique, avec des constructions en arche pour les unifier[11]. Ces fenêtres pouvaient avoir un véritable effet symbolique, baignant de lumière les pièces de réception, afin de magnifier le pouvoir princier en représentation.
Antoine Bon rapproche le plan du château de Chlemoutsi au Krak des chevaliers du comté de Tripoli, ou à des fortifications du nord de la France, comme le château de Fère-en-Tardenois ou celui de Boulogne-sur-Mer qu’il date approximativement de la même époque. Ce type de plan se retrouve aussi sous une forme octogonale plus régulière, avec le Castel del Monte de Frédéric II Hohenstaufen dans les Pouilles[12]. À l’inverse, l’historien de la Morée franque ne discerne aucune influence byzantine dans cette construction. Pour Démétrios Athanasoulis, le plan du château est plus spécifiquement le produit d’un architecte franc. L’architecture incorpore en effet des éléments du roman et du premier gothique, notamment les salles de réception et les portes surmontées de voûtes en ogives - ce qui témoignerait de l’implication d’artisans venus du royaume de France. Ce personnel aurait œuvré de concert avec des maçons grecs qui ont pu ensuite réemployer les techniques venues d’Occident, notamment pour la construction d’églises dans la région[13].
II. L'enceinte extérieure
Comme mentionné plus haut, le versant ouest de Chlemoutsi est cerné par une enceinte extérieure de tracé polygonal qui fonctionne comme une courtine. L’entrée est particulièrement imposante et se compose de trois portes successives (dont la largeur respective est 2,67, 2,20 et 2,75 mètres). Le passage au-delà de la troisième pouvait être fermé par des vantaux puis par une herse (en renversant ici la règle habituelle « herse-vantaux » dans l’architecture défensive franque)[14]. Le dispositif d’origine était probablement moins complexe, avec une seule porte cernée par des murs rentrants – sans forcément des tours saillantes comme pour la forteresse.
C’est la partie occidentale des remparts qui accueille l’entrée massive et qui constitue le côté le plus étendu, avec une longueur de 195 mètres. Le mur est épais de 2 mètres en moyenne et mesure en général 6 mètres de hauteur, avec des dimensions supérieures à celles des forteresses de l’époque. L’appareil est globalement homogène et semblable à celui du bastion avec une maçonnerie de petits blocs de calcaire local et quelques fragments de tuiles. Cette longue courtine n’est flanquée que d’une seule tour demi-ronde, à peu près à équidistance de l’entrée fortifiée au nord et du redan au sud. Le chemin de ronde est protégé vers l’extérieur par un parapet crénelé de 0,70 mètres d’épaisseur. Les parties conservées ont des merlons chaperonnés de 0,95 mètres à 1,15 mètres de large dont un sur deux est percé d’une petite meurtrière plongeante, d’ouverture intérieure presque carrée. Le rempart présente de nombreuses traces de réparation mais celles-ci semblent souvent superficielles avec de simples ajouts de mortiers. Il est probable que la structure ait été édifiée d’un seul coup.
Plusieurs bâtiments sont placés le long de l’enceinte mais sont mal conservés. La plus grande partie des murs est arasée. Antoine Bon identifie le plan de longues salles de 6 à 8 mètres de large, dont plusieurs contiennent des citernes souterraines. Les bâtiments les mieux conservés se trouvent plutôt de part et d’autre de la porte principale. De même, au sud de celle-ci, on repère un édifice de 28 mètres de long avec un étage reposant sur des poutres, une citerne souterraine et une cheminée – parmi les 9 que l’on peut dénombrer par ailleurs pour l’ensemble des bâtiments contenus dans l’enceinte extérieure. Parmi les autres bâtiments dispersés à l’intérieur de cette enceinte, on identifie une mosquée.
Démétrios Athanasoulis a souligné que cette enceinte extérieure et ses aménagements furent construits peu après la forteresse, dans un second temps. Ce périmètre fortifié serait alors devenu le principal dispositif défensif. Les longs édifices identifiés par Antoine Bon, adossés au mur et de forme oblongue ou rectangulaire, étaient des écuries ou bien de grands bâtiments couverts d'un toit en charpente. Ils possédaient deux étages, des cheminées, des latrines et des citernes pour accueillir la garnison et le personnel de la cour[15]. La garnison de Chlemoutsi a notamment accueilli des chevaliers teutoniques, dans la mesure où ces derniers s’étaient vus remettre une maison à l’intérieur de l’enceinte en 1237[16].
Malgré son apparence impressionnante, la fonction militaire et défensive de Chlemoutsi ne doit pas être exagérée. Le château était éloigné des zones d’affrontements, notamment avec les Byzantins autour de Mistra, pendant la plus grande partie de l’histoire de la principauté latine de Morée. Par comparaison avec Glarenza ou Patras, la fortification paraît être restée à distance des opérations militaires. La Chronique de Morée n’évoque guère d’épisodes de siège autour de Chlemoutsi. Les version grecque et française mentionnent relativement peu le château, surtout décrit comme un lieu pour retenir en otage des prisonniers de marque aux mains des Latins[17]. La chronique aragonaise évoque également assez peu Chlemoutsi, qui joue cependant un rôle défensif quand les barons fidèles au pouvoir angevin en Morée s’y réfugient face à l’invasion de l’infant Ferrand de Majorque en 1315, venu réclamer l’île du fait de son mariage avec Isabelle de Sabran, une petite-fille du prince Guillaume II de Villehardouin[18].
Après sa conquête par les Byzantins en 1430 puis la disparition de la principauté de Morée, Chlemoutsi semble avoir perdu tout intérêt stratégique. La place fait toutefois l’objet de quelques réaménagements par les Ottomans qui s’en sont emparés en 1460, pour l’adapter à l’utilisation de l’artillerie dans le cadre des guerres vénéto-turques des XVe et XVIe siècle[19]. À la fin du XVIIe siècle, les agents de la Sérénissime ont fait du lieu la capitale du district de l’Élide mais notent son aspect délabré. Le provéditeur vénitien Francesco Grimani propose même de raser la place et de doter à la place la ville voisine de Glarenza d’une nouvelle forteresse[19]. Chlemoutsi fut néanmoins réinvesti au moment de la guerre d’Indépendance, ce qui décida Ibrahim-pacha à en faire sauter une partie afin de le rendre inutilisable.
[1] Molin 2001, p. 213-214, 222-223 ; Athanasoulis 2004, p. 165.
[2] Χρονικόν, v. 2626-2656 ; Libro, § 217, p. 49 ; Cronaca (éd. Hopf, 1873), p. 434-435.
[3] Bon 1969, p. 95-96, 628.
[4] Schabel 2008, p. 121-126.
[5] Athanasoulis 2014, p. 354.
[6] Andrews 2006, p.146-158 ; Bon 1969, p. 608-629.
[7] Athanasoulis 2014, p. 344-348.
[8] Athanasoulis 2008, p. 85-87.
[9] Bon 1969, p. 616-619.
[10] Athanasoulis 2014, p. 339-341.
[11] Athanasoulis 2014, p. 346 pour le plan.
[12] Bon 1969, 619-620.
[13] Athanasoulis 2008, p. 85-87 ; Athanasoulis 2014, p. 352-353.
[14] Athanasoulis 2014, p. 343.
[15] Athanasoulis 2014, p. 341-342.
[16] Bon 1969, p. 327 ; Molin 2001, p. 262, 268.
[17] Chronique de Morée (éd. Longnon, 1911), § 385, p. 149 ; § 615, p. 246 ; § 652, p. 260 ; Libro § 508, p. 111 ; § 559, p. 122 ; Bon 1969, p. 327.
[18] Libro § 564-622, p. 123-136 ; Bon 1969, p. 190-195, Ortega 2012, p. 613.
[19] Athanasoulis 2014, p. 356.
[20] Bon 1969, p. 327 ; Andrews 2006, p. 148.
Andrews, Kevin. Castles of the Morea. Princeton : The American School of Classical Studies at Athens, 2006 [1953], XVIII-274, XL p. de pl. pp.
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